Charles Tournemire
Charles Tournemire © Cinzia Rota

Charles Tournemire, une oeuvre à la puissante originalité

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Charles Tournemire (1870-1939), compositeur épris d’absolu. 3/3. Franck Besingrand nous propose une biographie en trois volets de l’organiste. Ce dernier épisode revient sur l’oeuvre de ce compositeur mal connu.

 

« Tournemire n’appartient en rien à l’obédience d’Indyste ou scholiste. Son indépendance était totale. L’influence de Franck, sensible dans les œuvres de la première manière, n’est pas le fait d’une imprégnation d’ordre pédagogique, mais le fruit d’un ascendant spirituel. » (Daniel Lesur, dans son allocution à Ste Clotilde, à l’occasion du centenaire du musicien en 1970).
Voilà bien l’élément primordial pour aborder l’esthétique de Tournemire : son attachement profond à la foi, à ses principes spirituels et existentiels. Norbert Dufourcq nous résume d’un mot le trait fondamental de son esthétique : « Impressionniste chrétien, il excelle aussi bien dans les subtiles esquisses que dans les fresques somptueuses ».

Tournemire à Sainte-Clothilde à la fin de sa vie
Tournemire à Sainte-Clothilde à la fin de sa vie

Si le recours à la modalité des maîtres anciens qu’il affectionne (Buxtehude, Frescobaldi…), l’exploration des modes musicaux extra-européens restent des éléments fondateurs de son art, il sait regarder aussi vers la musique de son époque mais sans se soucier, cependant, d’être au goût du jour.
Appuyons-nous sur trois témoignages : celui d’Henriette Puig-Roget : « Tournemire est un moderne qui a choisi de se tourner vers la source pré-baroque, tant vers le grégorien que vers les correspondances avec les cathédrales romanes et gothiques, et la musique semble naître sous les voûtes, s’éclairer sous les vitraux ».
Celui de Daniel Lesur : « Tournemire fut un novateur. Mais un novateur solitaire, totalement retranché, ennemi de toute manifestation extérieure » .
Enfin, celui d’Emile Vuillermoz : «  Le style de Tournemire ne tient pas compte des préjugés et de la mode, harmonique ou instrumentale d’aujourd’hui. Ce compositeur écrit et orchestre avec souplesse, opulence et plénitude… »

Manuscrit de Tournemire du début de la première symphonie
Manuscrit de Tournemire du début de la première symphonie

L’extrême fluidité du langage musical de Tournemire fut très vite remarquée : il raconta dans ses Mémoires que Charles-Marie Widor qualifia son style d’improvisateur par le terme de « musique aquatique ». L’élève s’en offusqua quelque peu et répondit : « Musique aquatique ? Sachez que ce que vous venez d’entendre est le reflet de l’enseignement merveilleux de César Franck, mon maître… »

Musique aquatique ? Sachez que ce que vous venez d’entendre est le reflet de l’enseignement merveilleux de César Franck, mon maître…

Esprit entier, Tournemire ne fera aucune concession à ses confrères ou au public quant à l’élaboration de son langage musical : son style déconcerta très vite, toujours il apparaissait comme « avide de sonorités légères et frissonnantes, de rythmes onduleux, ou excentriques, d’harmonies et de timbres cruels aux oreilles délicates…» (Jean Huré, Musiciens d’aujourd’hui, Sénart, 1923).
La langue musicale de Tournemire est imprévisible : on y trouve autant de souplesse polyphonique ou de tissage contrapuntique, le tout dans une extrême liberté rythmique. La spontanéité s’y découvre par une pensée rapide et changeante au gré des états d’âme.
Le geste de l’improvisateur se perçoit très bien : « Les phénomènes psychiques et les rythmes du cœur doivent présider à toute pensée profonde. Ils créent la vie. » (Charles Tournemire, César Franck, Delagrave, 1931).

Les phénomènes psychiques et les rythmes du cœur doivent présider à toute pensée profonde. Ils créent la vie.

Son harmonie sensible s’épanouit dans de grands espaces (symphonies, ouvrages lyriques, symphonies-poèmes pour orgue) ou par petites « touches sonores » (Fioretti, Musique orante), un peu à la manière des peintres du mouvement du pointillisme tel Seurat. Chez Tournemire, il s’agit toujours d’une musique tissée comme une fresque, à l’ornementation ouvragée comme les sculptures des cathédrales du Moyen-âge : « rosaces flamboyantes » propres aux « frises alléluiatiques », s’épanouissant dans L’Orgue mystique (Paraphrases- Carillons sur Ave Maris Stella, Fantaisie-Choral sur le Veni Creator).
Au niveau harmonique et tonal, Tournemire à recours à la polytonalité, dans une fusion voulue entre tonalité et modalité, usant pour ce faire d’une certaine instabilité tonale proche parfois de l’atonalité (Quasi lento de la Sonate Poème op.65). Les accords sont riches, complexes, dissonants, avec une certaine prédilection pour les accords de quintes augmentées, de septièmes, de tritons, ou plus consonants, colorés ou non de notes étrangères, de quintes parallèles (thème cyclique du premier mouvement de la Troisième symphonie). 

L’organiste inspiré

A l’orgue, par la mouvance extrême de son langage, il appelle incessamment l’espace pour s’y fondre dans un jeu de vocalises, grandes tenues en pédales harmoniques, ostinatos en intervalles de quartes et quintes, accords staccatos ou tenus, fondus en « grappes », guirlandes sonores dans l’aigu, jeux d’octaves brisés, notes répétées. Le chant grégorien, la lumière des vitraux le font se rapprocher de ce que Joris-Karl Huysmans mettait en parallèle : « le plain-chant et la paraphrase aérienne et mouvante de l’immobile structure des cathédrales ».
Dans son répertoire pour orgue, Tournemire n’eut de cesse d’œuvrer pour la Gloire de Dieu, « et cela, sous l’empire de la force spirituelle, de l’harmonie et de la pensée créatrice. Tout cela dans l’obédience des règles d’un art magnifique » (Georges Duhamel, extrait d’un article du Figaro de novembre 1938). Là, son art souverain conjugue originalité, fulgurance, dans un souffle inépuisable. Le langage musical est élaboré, soigné dans tout le cycle et « l’harmonie procède par taches sonores, par explosions, comme les reflets inattendus d’un vitrail, portés sur un visage d’ange de pierre », selon le musicologue Olivier Alain.

Manuscrit extrait de l'Orgue mystique de Tournemire
Manuscrit extrait de l’Orgue mystique de Tournemire

L’Orgue mystique, qu’il qualifia lui-même comme « L’œuvre unique – celle de ma vie » impressionne : 253 pièces (près de 14 heures de musique, constituant la plus importante somme écrite pour l’orgue depuis Bach !)…
Ce corpus constitue la clé de voûte de son immense production pour l’orgue avec les Sept Chorals-Poèmes d’Orgue pour les Sept Paroles du Christ (1935), dont le sujet le submerge par son « insondable mystère ». Messiaen, dans Le Monde Musical du 31 mars 1938, qualifia la partition « d’œuvre sombre et forte comme il convenait au sujet ». L’œuvre est directement inspirée par la Cathédrale gothique de Beauvais, avec sa nef vertigineuse. L’éventail du tissage contrapuntique apparaît large, presque sans fin, avec des variations hautement élaborées, surtout celles où le développement fait fusionner le thème initial et le choral. Un motif cyclique (« L’idée centrale », issue d’un mode hindou, circule dans toute l’œuvre).

La nef de la cathédrale de Beauvais
La nef de la cathédrale de Beauvais

Un monument : les huit symphonies

Tournemire composa entre 1900 et 1921 ses huit symphonies, quintessence de son art d’orchestrateur, utilisant une palette orchestrale large, très personnelle, mouvante, colorée.

On peut discerner des influences, des références à des modèles passés ou plus présents : Berlioz, Franck, Guy Ropartz, Maurice Emmanuel, Debussy, parfois Wagner, Bruckner, Mahler. Au-delà de l’influence debussyste (bien présente dans maints passages de la Seconde symphonie, des Interludes de la Sixième symphonie, dans la Danse de la gentilité de la Septième symphonie), il peut se révéler quelque peu expressionniste comme dans la dramatique Septième symphonie. Cette ample partition, intitulée Les danses de la vie, offre un effectif instrumental étonnant et rarissime pour la musique française de l’époque, pouvant se rapprocher de l’orchestre de Richard Strauss par la multiplication des pupitres. Tournemire y exprime, avec une certaine violence, ce climat de ténèbres engendré par les soubresauts des mondes primitifs du paganisme et la marche vers la pacification et la purification par les forces divines. Le climat de la première guerre mondiale accentue assurément l’inquiétude du musicien face à la monstruosité barbare des hommes. Pense-t-il, comme le poète Novalis, à la nécessité de l’œuvre d’art pour que « le chaos transparaisse derrière le voile de l’invisible » ? 

Les huit symphonies de Tournemire s’appuient sur un argument philosophique et spirituel clairement établi, souvent argumenté, montrant clairement la trajectoire spirituelle du musicien de l’exaltation au mysticisme : troisième mouvement de la Troisième symphonie dite « Moscou » avec sa sonnerie de cloches « pour annoncer au monde une joie immense, la révélation de la Croix, vrai chemin du bonheur », ou toute la Seconde symphonie (« Ouessant ») tendant « à la glorification de l’Eternel ».

Le final de la Cinquième symphonie intitulé  « Vers la lumière » est grandiose : « Des hauts sommets, la vie se répand sur le monde, en un faisceau de lumière. Tout est joie, et l’âme s’associe au concert précurseur des fêtes d’en haut. » (Extrait musical, symphonie 5, You tube)

Joël-Marie Fauquet a bien su dépeindre Tournemire comme « combattant de l’idéal », réfutant la modernité ambiante de son temps (Stravinsky, Ravel, le Groupe des Six), bien qu’il parvînt à y puiser, ça et là, des procédés d’écriture (atonalité, modalité voire polymodalité), une rythmique obsessionnelle (certaines danses dans la Septième symphonie) ainsi que l’utilisation des modes extra-européens.

La forme cyclique héritée de César Franck lui permet de donner un sens directionnel au foisonnement des idées musicales, d’unifier un propos souvent dense, éruptif. On sent qu’il s’oblige parfois à une sorte de « décantation » de l’écriture pour atteindre, par des éléments symboliques, à plus de dépouillement et à l’élévation. Sa musique offre ainsi une polyphonie fluide mais dessinant des reliefs plus abrupts ou marqués, au gré du propos ou des images.
Alors, comment rester insensible à ce climat extrême, parfois violent, révélant une véritable incandescence de sa vie intérieure, celle ressentie, justement, dans l’extraordinaire apothéose du final de la monumentale Sixième symphonie, en deux parties avec chœurs à six parties et ténor, considérée souvent comme le chef d’œuvre du musicien dans le domaine symphonique ?

 

Retrouvez les épisodes de la série « Charles Tournemire, compositeur épris d’absolu » :

Charles Tournemire, un génie à (re)découvrir (1/3)

Charles Tournemire, une personnalité complexe (2/3)

Né à Bordeaux, Franck Besingrand étudie au Conservatoire National de Région de Toulouse et y obtient des récompenses, en particulier le Prix de Composition. Organiste concertiste, il se produit régulièrement dans de nombreux Festivals d'Orgue Internationaux, tant en France qu'à l'étranger, particulièrement au Canada où il a donné plusieurs tournées de concerts. Sa discographie, couvrant un large répertoire du baroque à nos jours, comprend 7 enregistrements. Compositeur, Franck Besingrand privilégie l'orgue et la musique de chambre. Il a obtenu des récompenses à divers concours de composition dont le Prix Lonfat-Stalder en 2010. Ses œuvres sont éditées chez les éditeurs Combre et Martin (Paris). Musicologue, il publie chez Bleu nuit éditeur, en 2012 une biographie saluée par le milieu musical sur Louis Vierne et en 2019 une biographie sur Henri Duparc.

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