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Metaclassique aborde le thème du monde céleste et de la composition musicale.

Des inspirations astronomiques de l’âge classique à nos jours

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Pour explorer les rapports qui peuvent s’établir entre le monde céleste et la composition musicale, Metaclassique a réuni le directeur du Département de la Musique de la BnF, Mathias Auclair, le pianiste Paulo Meirelles, et l’astrophysicien, Directeur de recherche émérite au CNRS, Daniel Kunth.

 

 

Extraits tirés de l’émission Metaclassique

(Révision de cette transcription : Nicolas Southon)

 

Mathias Auclair, l’« Entrée des astres », à l’Acte V de l’opéra Castor et Pollux de Jean-Philippe Rameau, en 1737, est une gigue. Rien ici d’astral dans son langage musical, on est dans une gravité toute terrestre…

M.A. : En effet, on ne sait pas que l’on est dans l’espace et que l’on voit se former la constellation des Gémeaux, ce qu’indique le livret.

Cela veut dire que le rapport à l’espace de Rameau n’est que métaphorique, strictement féérique ?

M.A. : Oui, il est féérique, pittoresque, car ce que le public vient alors chercher à l’opéra, c’est essentiellement du divertissement. Ce que vont progressivement fuir les compositeurs dans leur rapport à l’espace, pour essayer de trouver d’autres composantes à cette dimension dans l’opéra. Même si cela reste un thème très rare dans le grand répertoire lyrique.

Livre Les mots du ciel
Les mots du ciel, par Daniel Kunth

Daniel Kunth, que sait-on du ciel au milieu du XVIIIe ?

D.K. : On sait beaucoup de choses. D’abord, le grand Colbert avait conseillé à Louis XIV d’ériger le premier observatoire français : l’Observatoire de Paris, fondé en 1667. À cette époque, on s’intéresse évidemment aux mouvements de la Lune, aux positions des astres, en particulier pour des raisons économiques et politiques. Il faut savoir se repérer sur les mers, où l’on est en rivalité avec l’Angleterre, et pour cela on a besoin des astronomes. C’est important pour le commerce, puisqu’on a découvert l’Amérique et les Indes.

Mathias Auclair, quand Joseph Haydn compose l’opéra Le Monde de la lune (en italien Il mondo della luna), c’est moins pour parler de la Lune que des affaires humaines ? C’est en fait un miroir inversé ?

M.A. : C’est un moment de bascule entre ce que l’on a vu avec Castor et Pollux et la période suivante : les compositeurs d’opéra n’utilisent plus l’espace comme le lieu où se trouvent les étoiles, mais comme image inversée de notre monde terrestre. C’est-à-dire un espace critique, où la satire peut opérer. Dans Le Monde de la Lune, c’est un peu particulier. Il n’y a en fait pas de voyage réel : un bourgeois crédule se fait flouer par un charlatan, qui lui fait croire qu’il peut aller sur la Lune. Malgré tout, un acte entier de l’opéra est censé s’y passer, l’occasion pour Haydn et Carlo Goldoni, qui écrit le livret, de critiquer le monde terrestre.

Paulo Meirelles, vous préparez une thèse sur la musique du Brésilien Almeida Prado. Il est né en 1943 et mort en 2010, et ses pères spirituels musicaux étaient Chopin et Villa-Lobos, puis Messiaen.

P.M. : Oui, et son premier professeur de composition était Camargo Guarnieri, l’un des grands compositeurs brésiliens du vingtième siècle avec Villa-Lobos. Puis Prado a gagné une bourse d’études lors du concours de composition du premier Festival de Música da Guanabara en 1969, ce qui lui a permis de se rendre en Europe pour suivre l’enseignement de Messiaen et Nadia Boulanger, qui l’ont influencé profondément. D’ailleurs, la BnF conserve une correspondance de 222 lettres passionnantes entre lui et Boulanger. En ce qui concerne Chopin, son influence est évidente dans l’œuvre d’Almeida Prado, surtout dans ces Noturnos et Baladas. 

Si l’on en parle dans ce numéro de Metaclassique, c’est parce que les étoiles ont une importance particulière dans son œuvre. D’abord, il n’a composé que pour le piano ?

P.M. : Non, même si un peu plus de la moitié de ces œuvres sont pour piano solo, Almeida Prado a également écrit pour orchestre symphonique et  différentes formations de musique de chambre, avec tout de même une forte présence du piano.

Comme Satie et Debussy, Prado ajoute des mentions verbales à ses partitions – d’une teneur poétique plus proche de Debussy d’ailleurs –, par exemple : « Comme une matinée lavée après la pluie » ou « Comme le chant du vent du désert ». Par ces métaphores, et la récurrence de la thématique lumineuse, on sent qu’il est attiré par l’espace parce qu’il est d’abord attiré par la lumière et par la nature.

P.M. : Sans doute. Il ajoute en effet beaucoup de mentions verbales dans ses partitions, du début à la fin de sa production. Il est très spirituel, et même religieux, la lumière a pour lui une signification plus large – il parle de religion dans la plupart de ses lettres à Nadia Boulanger.

D.K. : Je voudrais faire remarquer que la lumière est la seule chose qui nous relie au reste du monde, au reste de l’univers. Beaucoup de musiciens ou de peintres observent la nature, les phénomènes naturels. Et la lumière est par excellence un langage qui dit grâce aux atomes la fiche d’identité d’un astre : sa composition, sa température, sa dynamique, son poids, etc. Les mots « Lune » et « lumière » ont aussi la même racine.

On a vu que Rameau aborde le ciel par la mythologie plutôt que par l’astronomie, Gustav Holst par l’astrologie plutôt que par l’astronomie. Almeida Prado aborde le ciel… par la poésie plus que par l’astronomie ?

P.M. : C’est un mélange. En 1974, le planétarium d’Ibirapuera, à São Paulo, lui  commande une œuvre, qui doit être utilisée comme musique de fond lors d’un événement. Prado vient de rentrer de Paris. Il crée donc un langage, dans lequel un accord correspond à chaque lettre de l’alphabet grec.

Daniel Kunth, vous qui êtes aussi pianiste, pourriez-vous, en regardant la partition de Constellation I Orion Le chasseur, vérifier qu’elle est astronomiquement correcte ?

D.K. : (rires) Pas du tout, et elle n’a pas à l’être d’ailleurs. La grande différence entre une démarche scientifique et une démarche artistique, c’est que la première cherche à comprendre les lois de la nature. L’artiste, lui, s’inspire de ce qu’il voit, il s’émerveille, et il en offre une autre interprétation. C’est ce qui est intéressant. Prado était apparemment fasciné par Orion, l’une des plus belles constellations, située à côté de l’étoile Sirius. Il s’est nourri de sa signification symbolique, en tout cas en Occident – car, le chasseur Orion se déplaçant avec son troupeau de chevaux, c’est une représentation occidentale. Ce que l’on entend ici chez Prado, c’est un galop. Il aurait très bien pu être stimulé de la même manière par la constellation de Pégase, celle du cheval ailé. Mais il a choisi Orion.

Pythagore, quand il faisait des analogies entre les rapports de distance entre les planètes, et les rapports entre les hauteurs, et parlant d’harmonie des sphères, pensait faire science ?

D.K. : Exactement, il était persuadé que le mouvement des astres émettait une musique, même si celle-ci était inaudible. Kepler repartira d’abord de là pour essayer de comprendre les distances entre les planètes.

Paulo Meirelles, qu’est-ce qu’un « appel extragalactique » ?

P.M. : Vous faites référence aux trois pièces qui portent précisément ce titre. Encore une fois, Prado est clair à ce sujet dans sa thèse, précisément à propos de l’Appel extragalactique : « Seulement quatorze mesures. Un mouvement court, lent, énigmatique. J’ai imaginé de gigantesques trompes galactiques, touchées par des êtres d’autres galaxies, qui nous appellent, nous pauvres mortels humains de la Terre, à nous réveiller, en vue d’une révélation extraordinaire qui arrivera bientôt. Quelque chose de beau et de terrible en même temps. » C’est une musique énigmatique en effet, avec de notes éparses noyées dans la pédale qui explorent la résonance du piano.

Mathias Auclair, dans le panorama que vous avez rédigé pour la revue Espace(s), vous signalez un opéra de 1959, Aniara, du compositeur suédois Karl-Birger Blomdahl. L’ouvrage met en scène un vaisseau spatial qui se perd dans l’espace, alors qu’à son bord se trouvent des humains fuyant la Terre, devenue invivable à la suite d’une catastrophe écologique. On y entend par exemple des bribes d’appels au secours en code Morse.

M.A. : C’est l’opéra spatial par excellence. Quand le CNES m’a demandé une conférence, puis un article, sur le sujet « Opéra et espace » (a priori pas l’un de mes objets d’étude !), on m’a tout de suite parlé d’Aniara… et je ne le connaissais pas.

Pour les membres du CNES, c’était apparemment déjà une référence ?

M.A. : Exactement. (rires) Et ils ont raison, car Aniara est une sorte d’œuvre-pivot. D’une certaine façon, c’est le premier opéra moderne concernant l’espace, c’est-à-dire un opéra qui ressemble aux grands films de science-fiction.

 


Mathias Auclair a publié dans la revue Espace(s), éditée par le CNES (Centre national d’études spatiales), un panorama des opéras qui passent par l’espace.

Le pianiste Paulo Meirelles prépare en Sorbonne une thèse sur le compositeur brésilien Almeida Prado.

Daniel Kunth a signé le livre Les Mots du ciel (CNRS Éditions, 2015), et est à l’initiative de La Nuit des étoiles.

 

 

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