Matthias Goerne
Matthias Goerne © matthiasgoerne.org

Le Voyage d’hiver de Matthias Goerne

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Mercredi 9 février le baryton allemand Matthias Goerne et le pianiste Markus Hinterhäuser ont interprété le fameux cycle de Lieder de Schubert Voyage d’hiver (Winterreise) dans l’Auditorium Rainier III à Monte-Carlo.

Les températures et le soleil printaniers de la Côte d’Azur en ce mois de février ne pourraient pas être plus aux antipodes du paysage hivernal triste et frigide évoqué par Schubert dans son dernier cycle de lieder composé en 1827, quelques mois seulement avant sa mort. Or, s’il y a un chanteur capable de créer dans son auditoire l’état d’esprit requis pour l’écoute de cette œuvre, c’est bien le baryton Matthias Goerne.

À peine Goerne et le pianiste Markus Hinterhäuser avaient entamé le premier lied, Gute Nacht (Bonne nuit), que Goerne s’est brusquement arrêté de chanter au milieu d’une phrase pour désigner un membre du public de son long bras tendu et lui demander avec une mine renfrognée : « Vous. Rangez ce téléphone portable tout de suite. » L’effet produit sur le public fut immédiat ; comme une classe d’écoliers obéissants, tout le monde s’est redressé et s’est concentré ; le concert pouvait commencer.

Ce moment a également servi à établir la personnalité donnée par Goerne au protagoniste du Voyage d’hiver. Il ne campe pas le personnage sensible et introspectif des interprétations d’Hermann Prey, ni celui du vagabond fragile et fatigué d’Ian Bostridge, mais un voyageur hivernal écorché, sévère et dur, qui effraie parfois par sa folie et sa fureur intérieure.

Goerne s’inscrit dans la veine du baryton Johann Michael Vogl (1768-1840), étroitement associé à Schubert, qui se distinguait par la théâtralité de son chant. Une approche aussi dramatique, voire opératique, pourrait être qualifiée de surinterprétation si tentée par un chanteur moins doué que Goerne. Son exclamation amère de la dernière ligne de Die Wetterfahne (La girouette) « Ihr Kind ist eine reiche Braut » (« Votre enfant a un riche parti ») a surpris par sa force brutale. À d’autres moments, comme à la fin du Lied Der Wegweiser (Le Poteau indicateur), il a chanté dans un quasi-Sprechstimme qui annonçait l’intensité du Lied suivant, Das Wirthaus (L’Auberge).

Plus impressionnant encore est son legato sans faille, qui lui permet de moduler parfaitement entre ses registres vocaux d’une amplitude remarquable. Dans le haut il a le timbre d’un ténor raffiné et lorsqu’il descend au plus profond du registre grave il sonne comme une basse sombre et riche. La première phrase de Gute Nacht, commençant par un fa aigu et glissant note par note vers un grave, semble avoir été écrite sur mesure pour Goerne. Par ailleurs, il  a développé une manière très personnelle d’étirer les phrases musicales pour qu’elles semblent flotter dans l’air, comme sur les mots « heißen Tränen » (larmes chaudes) dans le Lied Erstarrung (Engourdissement).

Même si les tempi de Goerne sont généralement devenus plus rapides au fil des années, il n’y a aucune précipitation dans ses interprétations. Dans les Lieder Wasserflut (Le Dégel) et Frülingstraum il a utilisé un merveilleux rubato pour souligner la douceur du souvenir.

Markus Hinterhäuser
Markus Hinterhäuser © C. Neumayr

Goerne a enregistré Voyage d’hiver avec trois pianistes différents : en 1997 avec Graham Johnson (Hyperion – CDJ33030), en 2004 avec Alfred Brendel (Decca – 467 092-2 DH) et en 2014 avec Christoph Eschenbach (Harmonia Mundi – HMC 902107). Ces dernières années il collabore surtout avec Markus Hinterhäuser. Leur collaboration est caractérisée par une grande complicité, au point que Goerne semble parfois diriger de ses mains les postludes joués par Hinterhaüser, rappelant les mots de Schubert en 1825 : « la manière dont Vogl chante et dont je l’accompagne, et la façon dont nous semblons à ce moment-là ne faire qu’un, est quelque chose de tout à fait nouveau et inconnu ».

Le jeu de piano de Hinterhäuser se caractérise par une grande liberté. Dans les premières mesures de Der Lindenbaum (Le Tilleul), il rend le bruissement des feuilles dans le vent d’une manière presque impressionniste, mettant l’accent sur le geste global plutôt que sur la clarté des notes individuelles, une technique dont il s’est servi également dans le prélude de Im Dorfe (Dans le village).

Goerne et Hinterhäuser ont interprété le cycle comme une seule œuvre ininterrompue, éliminant jusqu’au moindre soupçon de pause entre les 24 Lieder. Cette continuité était le plus souvent efficace, comme dans l’enchaînement des deux lieder adjacents sur le thème de l’eau : Wasserflut et Auf dem Flusse (Au bord de la rivière), ou encore dans la transition entre le sombre final du postlude de Rast (Repos) et le prélude chantant de Frülingstraum. Mais au fur et à mesure que le cycle progressait, cette décision d’effacer toute pause a semblé un peu forcée, attirant l’attention sur elle-même. Par exemple, les derniers accords orageux de Mut ! (Courage !) n’avaient pas encore fini de résonner qu’Hinterhäuser se lançait déjà dans le début feutré de Die Nebensonnen (Les Soleils fantômes), dont la conclusion paisible fut brusquement interrompue par le bourdonnement de la vielle à roue au début de Der Leiermann (Le Joueur de vielle). Ce dernier Lied fut interprété dans un pianissimo hypnotique, concluant parfaitement ce monument musical impérissable sur les thèmes de l’amour, la solitude et la mort.

Jacqueline Letzter et Robert Adelson, historienne de la littérature et musicologue, sont les auteurs de nombreux livres, dont Ecrire l'opéra au féminin (Symétrie, 2017), Autographes musicaux du XIXe siècle: L’album niçois du Comte de Cessole (Acadèmia Nissarda, 2020) et Erard: a Passion for the Piano (Oxford University Press, 2021). Ils contribuent à des chroniques de concerts dans le midi de la France.

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