La Biennale in situ à Lausanne place sa deuxième édition sous le signe de l’hospitalité autour d’Iphigénie en Tauride. Présentée par la collectif Agora, et coproduite avec l’Opéra de Fribourg, la mise en scène de Benjamin David et Anna Brunnlechner revisite l’ouvrage de Gluck pour l’Espace Amaretto, dans une version resserrée sous la direction de Renaud Madore et portée par l’incarnation de Lise Willems.

Fondée en 2024 par Sofia Surgutschowa et Benjamin David, la Biennale in situ investit une ancienne gare marchande à Lausanne, transformée en espace pluridisciplinaire, l’Espace Amaretto. Le festival fait le pari que l’opéra doit essaimer en dehors des théâtres muséifiés en centre-ville, pour inviter les spectateurs à réinventer leurs pratiques culturelles, et aller à la rencontre de nouveaux publics, mais aussi pour renforcer la présence de l’art lyrique au cœur de la cité, avec la conviction que le répertoire constitue un fonds fertile pour réfléchir les questions agitant la société contemporaine. Au-delà de la production de spectacles, la biennale se veut comme un creuset fécond de partage, et la thématique retenue pour cette deuxième édition, l’hospitalité, entre en résonances avec les crispations identitaires face aux migrations qui n’épargnent pas la confédération helvétique, invitée en juin dernier à se prononcer, par référendum, sur la limitation de l’accroissement de la population nationale.
Inspiré par une tragédie d’Euripide, l’opéra de Gluck Iphigénie en Tauride, dont l’écho nous vient du Siècle des Lumières, place le rapport à l’étranger au cœur du drame : l’île sur laquelle est réfugiée l’héroïne, investie d’une fonction de prêtresse, condamne toute personne qui y débarque à être sacrifiée. Répartis autour d’un espace ouvert, comme en un rassemblement impromptu, les spectateurs ont leurs pieds à distance d’orteil d’un tapis de voile blanc, sous lequel on oublierait la présence de corps que l’on piétinerait par ignorance. C’est une image liminaire très forte de la mise en scène de Benjamin David et Anna Brunnlechner.

Mais le tulle se lève et laisse apparaître alors apparaître un gazon fleuri, tandis que Pylade et Oreste arrivent de l’extérieur, par les baies vitrées, en tenue de ski. L’allusion à la crise climatique surgit avec la fonte des glaciers de tissu, et se conjugue à la migratoire : le pantin gisant peut être autant un alpiniste terrassé par la montagne qu’un exilé sur la route. Sophie Leypold et Valentin Köhler glissent les visiteurs, le frère d’Iphigénie et son ami, dans des combinaisons de ski. L’ensemble résonne naturellement avec le référentiel des loisirs appelé par la géographie suisse en général – et du canton de Vaud en particulier. Pour cohérente et efficace qu’elle puisse être, cette inscription dans l’imaginaire contemporain et local reste un habillage un peu extérieur à la trame dramaturgique originel.
Sous les lumières d’Armand Pochon, qui réalise également l’ingénierie sonore, et de Leo Garcia, la voix de Thoas provient d’une nacelle aux allures de landau-lampadaire suspendu, habile trouvaille qui descend du plafond lorsque le tyran est neutralisé. Iphigénie prend alors la voix de Diane pour s’affranchir du sanglant rituel. En confiant la voix divine à la prêtresse elle-même, la symbolisation mythologique est judicieusement traduite dans une intériorité psychanalytique : l’oracle n’est qu’une incarnation imagée de peurs irrationnelles, dont Iphigénie va se libérer en retrouvant son frère. C’est l’autre idée marquante d’un spectacle qui n’a pu résister à la tentation des coupes, alors même que la partition de Gluck n’est pas d’une longueur insurmontable. Passe encore sur les danses, que l’on peut mettre entre parenthèses, sans dommage excessif sur la dynamique dramaturgique. Mais la césure de l’appel des prêtresses quand Thoas vient se venger, alors que Oreste a été sauvé par sa sœur, sacrifie une précieuse connexion musicale, utilitaire peut-être, mais d’une grande intensité expressive – et pour un motif trivial, l’absence de ces dites prêtresses, dans une conception où les chœurs peuvent avoir aisément une incarnation interchangeable d’une scène à l’autre.

Pour autant, cette caractérisation plus générique ne contrarie pas l’efficacité expressive du chœur des Voix de Lausanne, préparé par Dominique Tille. Sa grande précision, dans une écriture qui contrarie parfois les rythmes immédiats de la prosodie, se double d’une belle lisibilité polyphonique. Elle est soutenue par les pupitres de l‘Ensemble In Situ, formé de musiciens aguerris à la pratique sur instruments d’époque dans des orchestres reconnus, tels Les Siècles. Renaud Madore s’appuie sur ces couleurs et ses timbres un peu bruts pour faire ressortir la tension singulière qui innerve la partition de Gluck, dans un équilibre acoustique inhabituel sans être défavorable, par la proximité nouvelle avec les interprètes. Les quelques coutures contemporaines commandées à la violoniste Yilian Cañizares, un peu trop réverbérées par l’amplification, se veulent comme des échos dans la psyché des personnages, qui auraient gagné à davantage d’économie dans le tissage avec les motifs de l’opéra.
Le ténor Joël Terrin, qui apparaît également pendant le festival dans un cabaret drag lyrique, et le baryton Kamil Ben Hsaïn Lachiri, lequel se signale d’abord par sa présence, se montrent complémentaires en Pylade et Oreste. Mais c’est l’Iphigénie de Lise Willems qui retient l’attention, par sa puissance toujours tendue vers l’intensité du sentiment, dans l’esprit de Gluck. Au-delà du grain vocal en lui-même, c’est la manière dont elle l’investit qui fait la valeur de son interprétation. On ne s’attardera pas en revanche sur les répliques parlées de Thoas, avec une solennité passablement sentencieuse à peu près à propos au début, mais hors-sujet à la scène finale.
L’expérience proposée par Biennale In Situ autour de cette coproduction avec l’Opéra de Fribourg s’inscrit dans une démarche qui dépasse la simple consommation de spectacle. La soirée de clôture, avec la projection du documentaire La Table ronde, de Juliette Menthonnex et Benjamin Bucher, sur les défiances suscitées par l’ouverture d’un foyer de demandeurs d’asile dans un petit village de la Suisse alémanique, et le lancement du projet « vialité », proposant de parrainer ces exilés pour les aider à s’intégrer dans la société helvétique, prolonge le message de fraternité porté par Iphigénie en Tauride, cette valeur un peu négligée aujourd’hui, pourtant proclamée par la devise de la République Française, et par L’Ode à la joie de Beethoven, hymne de l’Union Européenne, contredit par la tentation du repli identitaire. Creuset de rencontre entre l’art et la politique, Biennale in situ est plus que jamais d’actualité.
Gilles Charlassier
