La Passion grecque de Martinu mise en scène par Juana Inés Cano Restropo © Fred Mortagne

Fascinante Passion grecque de Martinu au Festival Pulsations à Bordeaux

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La quatrième édition de Pulsations fait redécouvrir la Passion grecque de Martinu. Raphaël Pichon et Pygmalion font vibrer la puissance humaniste d’une aventure collective mise en scène par Juana Inés Cano Restrepo dans la Halle 47 de Floirac, un lieu industriel désaffecté dont le festival contribue à révéler le potentiel comme lieu de création artistique.

La Passion grecque de Martinu mise en scène par Juana Inés Cano Restropo © Fred Mortagne

Après le Requiem allemand à la base marine de Bacalan en 2021, Raphaël Pichon est allé à la quête de nouveaux lieux alternatifs pour sa biennale Pulsations, et a découvert dans ce qui n’était plus qu’une friche une pépite industrielle aux dimensions de la Jahrhunderthalle de Bochum dans la Ruhr, une acoustique idéale pour porter des projets hors des sentiers battus. Pygmalion y a reconstitué le mariage d’Eurydice en 2023. Pour l’édition 2025, l’ensemble français invite à une immersion dans la Passion grecque de Martinu.

Adaptant Le Christ recrucifié de Kazantzakis, l’ouvrage dépasse le cadre sacré de la Passion rejoué par les habitants d’un village pour mettre à l’épreuve l’humanité, et les valeurs chrétiennes d’accueil, face à l’arrivée de réfugiés. Rompant la hiérarchie traditionnelle de la dramaturgie lyrique, la distribution des emplois, que l’on peut répartir entre premier et second plans, s’attache à donner une incarnation singulière à chacun des personnages, un peu à la manière de l’art romanesque.

La Passion grecque de Martinu mise en scène par Juana Inés Cano Restropo © Fred Mortagne

Dans le face à face des deux villages s’opposent Grigoris, le chef religieux de Lycovrissi, dont Matthieu Lécroart, avec une présence remarquable, fait ressortir l’évolution d’une bonté paternaliste à l’arrogance mordante et manipulatrice, et l’imploration au secours fraternel de Fotis, le pope des réfugiés, dignement portée par Thomas Dolié. D’une stature égalant l’humilité dans l’expression, Julien Henric fait rayonner la transformation christique du berger Manolios, dont la promise, Lenio, campée par une Camille Chopin pleine de fraîcheur et de sensibilité, se mariera avec Nikolios, à a jeunesse parfaitement résumée par le ténor léger de Carl Ghazarossian. Marc Mauillon fait évoluer avec l’intelligence qu’on lui connaît la composante comique du roublard colporteur Yannakos vers une authentique compassion pour ses frères déshérités. Mélissa Petit et Antonin Rondepierre condensent les tensions conjugales entre la jeune veuve Katerina, la jeune veuve, et son amant Panaït.

Parmi les rôles secondaires, on retrouve la figure tutélaire d’Alain Buet, assumant avec son timbre émérite et sa carrure reconnaissables les apparitions d’un vieil homme réfugié. Membres du choeur Pygamalion, qui confère une vibration saisissante aux élans de la foule, d’un camp comme de l’autre, Etienne Bazola s’acquitte des répliques du cafetier Kostandis, aux côtés d’Etienne de Bénazé, le cafetier Andonis, et François-Olivier Jean, Michelis, le fils du patriarche, tandis que Madeleine Bazola fait palpiter le dernier souffle de la réfugiée Despino.

La Passion grecque de Martinu mise en scène par Juana Inés Cano Restropo © Fred Mortagne

Dans un spectacle qui interroge à la manière d’un miroir mais sans édification facile, et tire parti des espaces uniques de la Halle 47, Juana Inés Cano Restrepo rend palpables la détresse des réfugiés et les réticences de Lycovrissi dans les mouvements des choeurs, venant des coursives d’entrée des spectateurs, des gradins ou du fond d’un plateau d’une magistrale profondeur. Dessinés par Adrian Stapf, les costumes n’ont pas besoin de souligner l’actualité pour accentuer l’acuité contemporaine de la parabole de Kazantzakis et Martinu. Le côté brut des lieux favorise cette mise à nu des émotions collectives. Les lumières de Martin Schwarz déclinent les atmosphères comme autant d’effets symboliques, et distillent des images fortes à l’exemple du Christ sacrifié avec sa hampe de berger, apparition au lointain comme un messager d’Hermès sur nos choix moraux, où l’on peut imaginer une parenté inattendue avec le plan final sur Tadzio du film Mort à Venise de Visconti.

Expérience d’une profonde humanité, cette Passion grecque dirigée avec ferveur par Raphaël Pichon, constitue un jalon de plus dans le projet du chef français de promouvoir une nouvelle scène artistique bordelaise, en complémentarité des institutions consacrées. Vouée à la destruction, cette Halle 47 mérite un autre destin, une renaissance depuis son passé industriel de hangar pour les trains de la gare d’Orléans – terminus des lignes venant de Paris avant la construction du franchissement ferroviaire de la Garonne et désormais réaffectée depuis vingt ans en complexe cinématographique. Et pour la capitale girondine qui a longtemps tourné le dos à la rive droite, c’est un pont culturel au potentiel polyvalent et aux résonances insoupçonnées. Pulsations incarne une dynamique exemplaire d’un enracinement territorial qui peut aussi lever des frontières. Cette Passion grecque en est l’un des plus beaux emblèmes dans un festival qui offre aussi la première date française à un choeur féminin autour de Kat Frankie. Dans Bodies, le jeune ensemble venu de Berlin mêle avec une précision digne des meilleures formations britanniques boucles minimalistes, couleurs venues de la pop et spontanéité narrative. Les Parisiens les découvriront à la rentrée à la Philharmonie, en fin septembre. Avec Pulsations, qui se referme sur un Stabat Mater de Gorecki réunissant Pygmalion et l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine à la Halle 47, Bordeaux se trouve propulsé au premier plan des nouvelles expériences artistiques.

Gilles Charlassier