Orchestre national de Lyon © Cassandra Golebiewski

Premier concert du cycle Česko de l’Orchestre national de Lyon

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L’Orchestre national de Lyon ouvre sa thématique Česko autour de la musique tchèque qui jalonne toute sa saison 2026-2027 avec la Cinquième de Mahler. Le programme dirigé par Nikolaj Szeps-Znaider s’ouvre avec une belle rareté d’Elgar, le cycle de mélodies Sea Pictures, défendu avec sensibilité par la mezzo Catriona Morison.

Orchestre national de Lyon © Cassandra Golebiewski

Lorsque Mahler naît à Kaliště, ce petit village de Bohème à quatre-vingt kilomètres de Prague, appartient au territoire de l’Empire austro-hongrois, avec Vienne pour capitale. Comme Kafka, le compositeur parle allemand. Ouvrir avec lui un fil thématique autour de la musique tchèque pourrait alors sembler paradoxal. Pourtant, au-delà de la géographie contemporaine, qui a redessiné les frontières de la Tchéquie, la manière dont l’esthétique mahlérienne assimile les mélodies populaires le rend plus proche qu’il n’y paraît de Dvořák et Smetana, et sa Symphonie n°5, en ut dièse mineur illustre cette intrusion du pittoresque dans la grande tradition germanique.

Les appels de la Marche funèbre qui ouvrent l’ouvrage sont un souvenir des fanfares militaires que Mahler entendait pendant son enfance, et qui jalonne son corpus symphonique. Mais ce motif structure d’abord une puissante tension dramatique qui se prolonge dans le deuxième mouvement. Nikolaj Szeps-Znaider privilégie une approche équilibrée entre la véhémence expressive et l’homogénéité dans la définition sonore. Les éclairages mobiles, d’un pupitre à l’autre, sert la caractérisation d’urgence tragique au milieu de laquelle respirent des éclaircies d’espoir, dans une dialectique qui recoupe le contraste des tutti énergiques avec des décantations plus chambristes.

Orchestre national de Lyon © Cassandra Golebiewski

La lecture du chef danois révèle son meilleur dans les ambivalences du Scherzo qui accentuent cette polyvalence de la pâte orchestrale, magnifiée par l’écoute mutuelle entre les interventions solistes à la couleur souvent identifiables – à l’exemple du cor ou de la clarinette, sans oublier le soyeux tapis de pizzicati des cordes. C’est à travers cette pluralité de voix et de registres que s’articule la cohérence du mouvement. Confié aux seules cordes, le célèbre Adagietto évite ici l’uniformité languide, et déploie avant tout un ressac plus intime faisant écho à ceux du mouvement précédent, précé2dant les élans du Rondo finale, où s’épanouit la versatile verve mahlérienne. D’une beauté plus extravertie que dans le Scherzo, le résultat se distingue par une irrésistible vitalité qui fait jaillir toutes les saveurs de l’orchestre, en un feu d’artifice où ne s’oublie jamais l’ironie dans le triomphe à l’apparence trop explicite.

Orchestre national de Lyon © Cassandra Golebiewski

En première partie de soirée, Nikolaj Szeps-Znaider fait redécouvrir une rareté du répertoire britannique, les Sea Pictures op. 37 d’Egar, maître anglais que le grand public connaît pour ses marches Pump and Circumtance et ses Variations Enigma. C’est d’ailleurs de ces dernières que le cycle de cinq mélodies, dont la première traduction en français fut Marines, et d »une inspiration romantique rappelant l’héritage wagnérien, est contemporain. Sur un poème de Roden Noël, Sea Slumber Song (Berceuse de la mer) embarque dans une mélancolie doucement chaloupée avec le timbre rond et chaleureux de Catriona Morison. Sur des vers de l’épouse du compositeur, In Haven Capri (Dans le havre Capri) distille une nostalgie baignée d’une lumière discrète dans un délicat écrin orchestral, ciselé avec attention par les pupitres de l’Orchestre national de Lyon. Accompagnant les rimes d’Elizabeth Barrett Browning, A Sabbath Morning at Sea (Matin de sabbat en mer) prolonge cette tendresse évocatrice qui glisse vers des élans de ferveur. Les qualités du timbre ample et au medium nourri de la mezzo écossaise font ressortir les images poétiques de Richard Garnett dans Where Corals Lie (Là où reposent les coraux). Le voyage s’achève sur The Swimmer (Le nageur), sur les mots d’Adam Lindsay Gordon, un tableau qui récapitule dans une veine plus dramatique la palette d’Elgar que Nikolaj Szeps-Znaider s’attache à faire aimer aux spectateurs de l’Auditorium, et dont la curiosité se trouve récompensée.

Gilles Charlassier