Créé en 2019 à Nancy, 7 Minuti de Giorgio Battistelli vient à l’Opéra de Lyon dans une nouvelle production de Pauline Bayle. Dans ce huis clos féminin aux résonances politiques et sociales, Natascha Petrinsky se distingue dans le rôle de Blanche, sous la direction de Miguel Perez Iñesta.
Adaptant une pièce de Stefano Massini, 7 Minuti transforme en opéra un discours de prime abord aux antipodes du langage lyrique, les luttes syndicales et les rapports de pouvoir dans le capitalisme contemporain. Onze salariées d’une usine textile vont devoir se prononcer sur la proposition de leurs patrons de sacrifier sept minutes de pause pour sauvegarder leur emploi et leur salaire.

Le métier de Giorgio Battistelli, qui synthétise habilement traditions et modernité, dans une maîtrise évidente des ressources de l’écriture vocale, réussit à faire ressortir, avec un sens aigu de la vérité psychologique, les émotions qui sourdent sous l’apparence dialectique des mots, dans un réalisme dépassant l’actualité qui a inspiré l’histoire – la résistance des ouvrières de Lejaby à Yssingeaux en 2011. Au fil des deux heures sept sans entracte, en temps réel – la durée du spectacle correspond à celle des péripéties qui se déroulent sur scène –, le chant dessine les caractères et les situations, mettant à jour les mécaniques d’asservissement économiques et les instincts de révolte, avec une efficacité expressive croissante, jusqu’à tenir en haleine le public, finalement pris à témoin dans la fin ouverte du troisième tour de vote. Au-delà de l’adresse au spectateur, cette conclusion interrogative suggère aussi, dans une harmonie suspendue qui n’est pas sans rappeler Wozzeck – qui a ouvert la saison dans une mise en scène de Richard Brunel -, la continuité du combat social : par-delà la déception, la démission de Blanche appelle aussi ses comparses à s’emparer de leur liberté – comme Ariane le fait avec les épouses de Barbe-Bleue dans l’opéra de Dukas.

L’apparent littéralisme presque documentaire de la mise en scène de Pauline Bayle fonctionne comme un remarquable écrin pour faire résonner les échos universels de la palette psychologique déployée dans ce huis clos syndical. Sous les néons de Mathilde Chamoux, qui descendent des cintres à intervalles réguliers pour scander les ruptures dans le débat et les affects, le décor dessiné par Lisetta Buccellato, avec sa mise en espace des interventions et des fonctions de chacune des protagonistes, caractérisées également par les costumes de Pétronille Salomé, fonctionne en lui-même comme une direction d’acteurs – le décompte des voix se fait sur la passerelle supérieur, et la porte-parole arrive d’une porte toute en haut de l’atelier. Sans être envahissante, la vidéo de Pierre Martin Oriol tapisse par intermittence le mur couleur béton des noms et des visages des onze femmes, dont les lèvres rencontrent à plusieurs reprises les croix des suffrages. Cette superposition compte sans doute parmi les trouvailles visuelles les plus saisissantes du spectacle, comme une photographie de la soumission au silence de ces victimes de l’avidité néo-libérale.

Incarnation théâtrale autant que vocale et pivot du plateau, Natascha Petrinsky distille avec une remarquable présence l’inquiétude morale et intellectuelle de Blanche. Nicola Beller Carbone porte la maturité d’Odette face à l’impulsivité juvénile de Sabine, campée par Sophia Burgos. Jenny Daviet fait entendre le revirement de Mireille, quand Lara Lagni fait éclater celui de Lorraine. Shakèd Bar et Anne-Marie Stanley affirment les positions tranchées de Rachel et Mahtab. Elisabeth Boudreault pépie la touchante indécision de Sophie. Solistes du Lyon Opéra Studio, Jenny Anne Flory et Eva Langeland Gjerde défendent les répliques de Zoélie et Arielle, quand celles d’Agnieszka reviennent à une ancienne membre du programme, Giulia Scopelliti, dont on reconnaît désormais l’évident tempérament lyrique.
Les rumeurs chorales sont préparées avec soin sous la direction de Guillaume Rault. Quant à Miguel Pérez Iñesta, il équilibre, avec les pupitres de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, la vigueur dramatique des interludes symphoniques et le canevas qui soutient les voix et l’intelligibilité du chant. Si, comme cela avait déjà été relevé lors de la création nancéenne, la mise en situation avant l’arrivée de Blanche forme un prologue un peu bavard presque dispensable, 7 Minuti ne cesse de se confirmer ensuite comme une admirable réussite à la croisée de l’universel et du contemporain. Le spectacle de Pauline Bayle ne dira pas le contraire.
Gilles Charlassier
