L’Opéra de Lyon ouvre son mini-festival de printemps, placé cette année sous la thématique des luttes pour « se saisir de l’avenir », avec une nouvelle production La Forza del destino de Verdi confiée à Ersan Mondtag, qui est également le dernier spectacle lyrique de Daniele Rutioni comme directeur musical de l’institution rhônalpine.

Sur un livret de Piave inspiré par une pièce du duc de Rivas, La Forza del destino partage avec Il Trovatore un romantisme hispanique qui, au nom de l’honneur et de la vengeance, défie la vraisemblance – la concision en moins. Ce qui, en dépit de quelques pages qui ont marqué le répertoire, en particulier l’Ouverture, régulièrement au programme des salles de concert, contribue à son intermittence à l’affiche des théâtres lyriques. L’oeuvre n’a été jouée qu’à deux reprises à Lyon, en 1964 et en 1981. Pour son premier spectacle d’opéra créé en France, Le Lac d’argent à Nancy étant une coproduction avec Gand et Anvers où il avait d’abord été donné trois saisons plus tôt, Ersan Mondtag, qui signe également les décors, s’affranchit de la linéarité narrative pour composer, au fil des actes, une mosaïque complémentaire de quatre regards sur le drame et ses thèmes.

Ainsi, avec sa construction en vastes arches industrielles, la demeure de Calatrava fait penser à ces usines de la Ruhr engagées dans la course à l’armement, et l’on comprend a posteriori les bastonnades au lever de rideau comme des sanctions envers les réfractaires à l’effort de guerre. Sous des lumières crépusculaires calibrées par Henning Streck, le marquis est le chef d’une lignée bourgeoise qui refuse de voir sa fille s’allier avec quelque révolutionnaire spartakiste. Les crânes et les couleurs bigarrant les murs de l’auberge au deuxième acte évoquent quelque fête des morts mexicaine, dans un graphisme de bande dessinée que n’aurait pas renié le far-west de Lucky Luke. Dans une esthétique moins baroque, qui trahit le renoncement à une conception primitive, le campement militaire au troisième acte juxtapose des rangs d’un théâtre bombardé, en hommage à Marioupol et le mobilier d’un hôpital de campagne. Quant au tableau final, l’ombre de Tardi plane sur une fresque nourrie par les cauchemars de la guerre. Même si la direction d’acteurs peut paraître conventionnelle, le littéralisme de cette lecture de La Forza del destino réussit à faire résonner, par l’invention scénographique, les archétypes politiques et guerriers en arrière-plan de la tragédie passionnelle de l’opéra de Verdi.

En Leonora, Hulka Sabirova donne une appréciable consistance à son personnage, et compense par son engagement une émission pas toujours irréprochable. Riccardo Massi lui donne la réplique avec la vaillance et la vigueur qui siéent à la flamme d’Alvaro, contrastant à la brutalité de Don Carlos, condensée par la robustesse évidente d’Ariunbaatar Ganbaatar, d’une constante noirceur qui ne craint pas le monolithique du rôle. On retrouve en Rafal Pawnuk le stéréotype de l’autorité paternelle d’un Marquis de Calatrava marqué par les ans. Face à la noblesse du Père gardien campée par un Michele Pertusi qui sait négocier l’ascendant progressif de la maturité sur la plénitude vocale, Paolo Bordogna souligne la rusticité parfois truculente de Melitone. Maria Barakova assume les élans de Preziosilla. Les interventions de Maître Trabuco reviennent à Francesco Pittari. Soliste du Lyon Opéra Studio comme Jenny Anne Flory qui apparaît en Curra, Hugo Santos se révèle déjà solide dans les répliques de l’alcade et du chirurgien.
Préparés par Benedict Kearns et Guillaume Rault, les choeurs remplissent leur office. Refermant avec cette production son mandat de chef principal de l’Opéra de Lyon, Daniele Rustioni évite avec à-propos la grandiloquence, dans une approche équilibrée d’une Force du destin prise au premier degré, mais sans céder aux effets primaires.
Gilles Charlassier
