Pianiste actif sur les grandes scènes internationales et engagé depuis de nombreuses années dans la transmission, Nelson Goerner faisait partie du jury de la section piano du Concours international George Enescu. Il s’est également produit en récital le 17 septembre au Romanian Athenaeum, apportant une dimension particulière à cette édition du concours.
Son programme réunissait la Toccata BWV 911 de J.-S. Bach, la Fantaisie op. 17 de Schumann et la Sonate pour piano en ut mineur D. 958 de Schubert. Une occasion de retrouver l’artiste sur scène, au-delà de ses activités de juré et de pédagogue. Entre son regard sur les jeunes pianistes, sa découverte approfondie de la musique d’Enescu et son rapport particulier à la Roumanie, Nelson Goerner nous livre ici ses réflexions.
Vous avez dû mener de front les responsabilités de juré et la préparation de votre récital à l’Athenaeum. Comment avez-vous vécu cette double expérience ?
Jusqu’à la veille du récital, mes engagements au sein du jury m’ont laissé moins de temps de travail que je ne l’aurais souhaité. Mais pouvoir, dans le cadre d’un même concours, évaluer les candidats en tant que membre du jury et monter soi-même sur scène en tant qu’interprète est aussi l’une des particularités qui rendent le Concours Enescu si intéressant. C’est un défi, mais une expérience extrêmement stimulante.
J’entretiens par ailleurs une relation très ancienne avec la Roumanie, qui remonte aux années 1990, soit depuis plus de trente ans. Après avoir remporté le Concours de Genève en 1990, j’ai joué pour la première fois avec un orchestre roumain. Depuis, je suis revenu à plusieurs reprises pour y donner des concerts, et c’est même en Roumanie que j’ai interprété pour la première fois plusieurs concertos. Lorsque je reviens ici, j’ai donc presque l’impression de rentrer chez moi.
La Roumanie possède une longue tradition musicale, portée par de grands musiciens, et le public y est particulièrement attentif et connaisseur. J’ai encore pu le constater lors de mon récital : sa concentration et la qualité de son écoute étaient remarquables.

Selon vous, quelle est la particularité essentielle du Concours Enescu ?
L’une de ses grandes particularités est que les candidats sont amenés à découvrir et à travailler de manière approfondie la musique de George Enescu. Aujourd’hui encore, Enescu reste, au regard de la richesse de son œuvre, un compositeur insuffisamment connu.
Pour les candidats venus de l’étranger, c’est donc une occasion précieuse de découvrir son univers musical et, je l’espère, de continuer à explorer ses œuvres et à les intégrer à leur répertoire après le concours.
L’autre aspect important est la réputation et le niveau artistique que le concours a su maintenir au fil des décennies. C’est un concours qui accorde une grande importance à l’authenticité musicale et qui offre à ses lauréats une véritable possibilité de se faire connaître sur la scène internationale.
En tant que pianiste, quelles œuvres d’Enescu conseilleriez-vous particulièrement aux jeunes interprètes ?
La Suite pour piano n° 2 me paraît être l’une de ses œuvres les plus profondément pianistiques et je la recommande vivement. Il y a également les Sonates, la Suite n° 3, la Burlesque ou encore le Carillon nocturne : Enescu a écrit de nombreuses œuvres extraordinaires que les pianistes gagneraient à étudier.
Pour ma part, lorsque je suis venu ici comme président du jury, il y a quatre ans, j’ai découvert la musique d’Enescu beaucoup plus en profondeur. Cela a représenté pour moi une découverte musicale très importante.

Lorsque vous évaluez de jeunes pianistes, qu’est-ce qui compte le plus à vos yeux ?
Ce qui compte avant tout pour moi, c’est la conviction et l’authenticité d’un musicien. Sur scène, je dois pouvoir sentir que l’interprète a véritablement quelque chose à dire, qu’il porte un message qui lui appartient et qu’il est sincère dans ce qu’il exprime.
Il ne s’agit pas d’une originalité fabriquée artificiellement pour paraître différent des autres. L’originalité qui compte est celle qui vient du cœur, de l’esprit, de l’intériorité du musicien. C’est elle qui donne à une interprétation sa force de conviction.
Même si une interprétation prend une direction que je n’apprécie pas personnellement, cela ne me dérange pas. La question essentielle est de savoir si le musicien parvient à me convaincre par la force de ses convictions. C’est pourquoi, lorsque je suis juré, j’essaie de mettre de côté mes propres idéaux musicaux. Si je jugeais les candidats uniquement à partir de ce que j’aime personnellement, je ne pourrais pas être un bon juré.
Comment se déroule concrètement le travail du jury ? Les membres échangent-ils leurs impressions avant de prendre une décision ?
En principe, chacun évalue les candidats de manière indépendante. Nous utilisons une application d’évaluation dans laquelle nous indiquons notre avis ainsi que nos notes. Nous n’échangeons pas nos opinions entre jurés. Dans certaines circonstances particulières, lorsqu’un nouveau vote s’avère nécessaire, une discussion peut éventuellement avoir lieu. Mais, de ce que j’ai pu constater cette année, cela ne s’est pas produit.
J’ai d’ailleurs un rapport assez ambivalent avec le système des concours. Noter une interprétation musicale n’est évidemment jamais quelque chose de parfaitement objectif. Mais dès lors que l’on accepte le principe du concours, le devoir du juré est de juger avec le plus d’honnêteté et d’équité possibles, en suivant sa propre conscience artistique.

Au-delà des résultats, qu’aimeriez-vous que les jeunes pianistes retiennent de leur participation au Concours Enescu ?
Avant tout, j’aimerais qu’ils se souviennent du chemin qu’ils ont parcouru pour arriver jusqu’ici. Bien sûr, tout le monde souhaite obtenir un prix. Mais lorsque le résultat ne correspond pas aux attentes, il est facile de se décourager. Pour de jeunes musiciens, il n’est d’ailleurs pas toujours facile d’évaluer objectivement leur propre niveau ou leur position à un moment donné. J’espère donc que ceux qui ne sont pas récompensés ne se laisseront pas abattre.
Le concours offre aussi une possibilité très importante : celle de se faire connaître en tant qu’interprète. Grâce au streaming, les jeunes musiciens peuvent faire entendre leur musique à un public international et donner à leur parcours une visibilité qui ne dépend pas uniquement de l’obtention d’un prix.
Au fond, le plus important reste peut-être de profiter de cette expérience pour continuer à construire son propre chemin de musicien.
À retrouver en France
Après Bucarest, Nelson Goerner retrouvera rapidement les scènes françaises. Le 8 octobre 2026, il sera à Toulouse avec l’Orchestre national du Capitole, sous la direction de Lio Kuokman, dans la Burleske de Richard Strauss. Le 24 octobre, il donnera à Lyon un récital Chopin-Schubert.
Au printemps 2027, retour au récital avec un programme réunissant Janáček, Schumann et Beethoven, présenté le 5 avril à la Philharmonie de Paris, dans une production de Piano4Étoile, puis le 9 juin à La Criée de Marseille, avec en point d’orgue les monumentales Variations Diabelli de Beethoven.
Marine Park, à Bucarest (Roumanie), septembre 2026
