Avec Arcane 17, son double album, le guitariste Philippe Mouratoglou explore la richesse du répertoire du XXe siècle en faisant dialoguer les œuvres de Frank Martin, Léo Brouwer, Heitor Villa-Lobos ou Tōru Takemitsu avec ses propres improvisations. Entre hommage, expérimentation et liberté créatrice, il défend une conception ouverte de la guitare, où l’écriture et l’improvisation ne s’opposent pas, mais participent d’un même élan musical.
Vous vous définissez volontiers comme un « guitariste classique ». Que signifie pour vous ce terme aujourd’hui, au regard de votre parcours et de votre ouverture à de nombreux univers musicaux ?
L’expression « guitariste classique » fait référence à la fois à l’instrument principal que je joue — la guitare classique à cordes en nylon (ou en carbone), pour laquelle est écrite la quasi-intégralité du répertoire pour guitare depuis le début du XIXe siècle jusqu’à nos jours — et à la musique elle-même, appelée « musique classique » de façon impropre puisque cette formulation confond la musique de style classique de la Première École de Vienne et ce que l’on appelle musique savante, toutes époques confondues…
Même si je suis ouvert à d’autres univers musicaux, ma façon d’aborder ces différents territoires doit pour l’essentiel à ma formation classique : j’utilise la technique spécifique de la guitare classique même quand je joue sur d’autres types de guitare, j’apporte une grande attention aux dynamiques, aux nuances, aux couleurs, et ce quel que soit le style abordé…
D’autre part, le fait de m’intéresser au blues, par exemple, n’est dans mon esprit qu’un prolongement de mon métier d’interprète, qui m’amène déjà à jouer toutes sortes de répertoires : la musique pour luth de la Renaissance, Bach, Britten, Rodrigo…
Comment est né Arcane 17 et qu’est-ce qui a guidé la construction de ce double album ?
Arcane 17 est né avant tout de la volonté de mettre en valeur une partie de la diversité et de la richesse du répertoire de la guitare. Les pièces choisies ont en commun de représenter des jalons dans l’histoire de la guitare au XXe siècle.
Les Quatre Pièces brèves de Frank Martin sont ainsi la première œuvre pour guitare répertoriée en langage dodécaphonique.
Le triptyque El Decamerón Negro est une des pièces emblématiques de Léo Brouwer, compositeur d’une importance capitale dans la mesure où il est le premier à appliquer systématiquement à la guitare les innovations musicales de son époque (sérialisme, musique aléatoire, polytonalité, etc.), inscrivant ainsi cet instrument dans la modernité.
Heitor Villa-Lobos est également essentiel, notamment pour avoir écrit les Douze Études, qui ont révolutionné la technique de la guitare, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle génération de compositeurs brésiliens, comme Arthur Kampela, qui a inventé un langage guitaristique à base de percussions d’une grande originalité et dont la Percussion Study n° 1 est aussi présente dans le disque…
Le titre Arcane 17 renvoie à la carte du Tarot, mais aussi au livre d’André Breton. Que représente pour vous cette « étoile » et cette idée de création ?
La lame du tarot en question — l’Arcane 17 — symbolise le don de soi et la créativité, notions qui relient les compositeurs présents dans ce disque puisqu’ils se placent tous, chacun à leur manière, dans l’avant-garde de leur époque, à l’opposé des compositeurs qui avaient les faveurs d’Andrés Segovia, plus volontiers néoclassiques et conservateurs.
Arcane 17 est né avant tout de la volonté de mettre en valeur une partie de la diversité et de la richesse du répertoire de la guitare. Les pièces choisies ont en commun de représenter des jalons dans l’histoire de la guitare au XXe siècle.
Dans l’album, vos propres pièces côtoient celles de Brouwer, Villa-Lobos, Takemitsu, Frank Martin ou Kampela. Qu’est-ce qui vous rapproche de ces musiques et de ces compositeurs ?
Mes propres pièces sont des improvisations qui font écho d’une manière ou d’une autre aux autres pièces et compositeurs présents dans le disque.
Elles ont notamment pour fonction de prolonger l’idée de créativité indissociable du geste improvisé, qui n’est rien d’autre qu’une création dans l’instant.
Les improvisations peuvent avoir ici plusieurs fonctions. Les trois premières sont, par exemple, inspirées par trois poèmes de Miguel Hernández, ce qui est aussi le cas du Preludio epigramático n° 1 de Léo Brouwer, qui ouvre le disque. Elles ont donc ici un rôle de « commentaire », tout en fournissant une cohérence interne à ce premier enchaînement de pièces.
Le Tombeau de Blind Willie Johnson est un hommage à ce bluesman et me permet d’évoquer le blues et, par extension, le jazz et le rock. Il me semblait important de le faire d’une manière ou d’une autre dans un disque consacré aux grands créateurs pour guitare du XXe siècle…
Poème suspendu et Jisei — qui font suite aux Folios de Tōru Takemitsu — sont une évocation de ce grand compositeur.
Quant à la pièce improvisée qui clôt le disque, elle correspond à la fois à une volonté de garder une fin ouverte et à un rappel du titre, puisque l’Étoile est justement la dix-septième lame du tarot…
Vous rendez hommage à des figures très différentes, de Miguel Hernández à Blind Willie Johnson. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette idée d’hommage et de dialogue avec d’autres artistes ?
L’idée d’hommage est véritablement le fil rouge de cet album, et c’est l’Homenaje pour le tombeau de Claude Debussy de Manuel de Falla, que l’on trouve à la fin du disque, qui m’a en quelque sorte « soufflé » cette idée. Beaucoup de pièces de l’album y font référence :
Le Prélude n° 3 de Villa-Lobos est ainsi dédié à Jean-Sébastien Bach, dont on trouve également une citation de la Passion selon saint Matthieu dans le Folio 3 de Takemitsu. Le Preludio epigramático n° 1 de Léo Brouwer est inspiré par un poème de Miguel Hernández, dont je m’inspire à mon tour dans les trois improvisations qui suivent…
André Breton lui-même, lorsqu’il écrit la dernière phrase d’Arcane 17 — « Ma seule étoile vit » —, fait explicitement référence au poème El Desdichado de Gérard de Nerval : « Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé porte le soleil noir de la Mélancolie… »

L’album fait entendre plusieurs guitares, des cordes nylon aux cordes acier, ainsi que différentes techniques de jeu. Quelle place le choix de l’instrument occupe-t-il dans votre manière de jouer et de composer ?
La guitare à cordes nylon est celle que j’utilise systématiquement lorsque je joue du répertoire — musique « savante » composée pour guitare.
Dès lors que j’improvise ou que je compose (l’un n’étant souvent que le prolongement de l’autre), je me sers quasi exclusivement de guitares à cordes en acier — souvent en open tuning, c’est-à-dire en utilisant des accordages non conventionnels —, car ces guitares et ces accordages ouvrent des portes à mon imaginaire et sont mes outils de prédilection dans une recherche qui vise avant tout à perdre mes repères et à me surprendre moi-même.
Quelle place Arcane 17 occupe-t-il aujourd’hui dans votre parcours, et ouvre-t-il pour vous de nouvelles directions ?
Arcane 17 s’inscrit dans la continuité de deux de mes précédents disques — Exercices d’évasion (2013) et D’autres vallées (2016) —, qui faisaient déjà coexister des pièces de répertoire (Britten, Takemitsu, Gismonti, Brouwer…) avec des improvisations, en essayant de garder à chaque expression sa spécificité, son caractère, et de tisser des passerelles entre ces formes, sans les confondre.
Ce disque n’ouvre donc pas de nouvelles directions à proprement parler, mais il prolonge l’intuition selon laquelle des univers musicaux a priori éloignés et des techniques de fabrication musicale a priori antagonistes (écriture, improvisation…) ont en réalité beaucoup en commun et forment un tout qu’il me semblerait vain de vouloir ranger dans des cases.
Pourriez-vous nous parler de votre guitare, que vous avez jouée pour l’album Arcane 17 ?
J’ai utilisé deux guitares différentes. Toutes les pièces de répertoire sont jouées sur une guitare classique fabriquée en 2013 par le luthier Dominique Field. Une partie des improvisations sont jouées sur une guitare à cordes en acier du luthier irlandais George Lowden.
Actualité – Cordes en dialogues à la Salle Cortot
Philippe Mouratoglou poursuit son exploration des résonances entre les instruments à cordes à travers la série de concerts Cordes en dialogues, à la Salle Cortot, à Paris. Quatre rendez-vous sont programmés entre décembre 2026 et juin 2027 :
- 1er décembre 2026 – Cap vers le Sud : Philippe Mouratoglou (guitare) et Henri Demarquette (violoncelle). Au programme : Vivaldi, Casals, Ravel et Gnattali.
- 22 janvier 2027 – Cordes pincées : Philippe Mouratoglou et Rémi Jousselme (guitares), avec Julien Martineau (mandoline). Au programme : Beethoven, Paganini et Piazzolla.
- 19 avril 2027 – Concerto d’Aranjuez : Philippe Mouratoglou avec l’Orchestre La Follia, dirigé par Hugues Borsarello. Au programme : le Concerto d’Aranjuez de Rodrigo et le Concerto pour guitare de Villa-Lobos.
- 10 juin 2027 – Récital en solo : Philippe Mouratoglou dans un programme consacré notamment à Falla, Tárrega, Mertz et Barrios.
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