Eric Lu (c) Benjamin Ealovega
Eric Lu (c) Benjamin Ealovega
/

Eric Lu et l’art de l’intime : « L’interprétation doit naître d’une écoute véritable »

6 minutes de lecture

Lauréat du Concours Chopin 2025, le pianiste américain Eric Lu cultive un art de l’intime, où la subtilité du toucher et la richesse des couleurs servent une profonde réflexion musicale. À travers Brahms, Schubert et Chopin, il dessine un parcours sensible, entre intériorité et tension dramatique. Rencontre avec un artiste pour qui la musique est avant tout une expérience vécue, toujours renouvelée.

Au cœur de l’émotion

Le 29 septembre, Eric Lu fait ses débuts parisiens au Théâtre des Champs-Élysées. Pour ce premier rendez-vous de la saison des récitals de piano, la salle de l’avenue Montaigne est presque comble. Le public attend avec impatience le lauréat du Concours Chopin 2025.

Avec les Thème et variations op. 18b de Brahms, transcription par le compositeur du mouvement lent de son Premier Sextuor à cordes, le pianiste installe d’emblée une atmosphère introspective. À l’image de son allure réservée, son jeu précis et délicat, économe en pédale, laisse le thème mélancolique se métamorphoser au fil des variations, dans une subtile recherche de couleurs.

Chez Schubert, l’interprétation gagne encore en profondeur. Les contrastes dynamiques et les nuances témoignent d’un travail mûri, comme si le pianiste avait longuement sondé les replis de la partition.

La Quatrième Ballade de Chopin ouvre ensuite un vaste récit sonore : d’abord empreint de douceur, il se charge peu à peu de douleur et de tourments. Une éclaircie laisse entrevoir l’espoir, avant que la tension ne conduise à une conclusion tragique. La Polonaise et la Sonate n° 3 prolongent cette traversée, entre jeux d’ombre et de lumière, poésie du chant intérieur et ampleur virtuose. Un récital où la maîtrise se met au service d’une quête expressive profondément personnelle.

Chez les grands compositeurs, c’est souvent dans cette musique intime, tournée vers l’intérieur, que se révèle toute la profondeur de leur univers émotionnel, avec ses multiples facettes.

Eric Lu

Une approche intérieure de la musique

Votre jeu se distingue par la délicatesse du toucher, la sensibilité et la subtilité des couleurs. Il semble traduire un rapport très intérieur à la musique. Est-ce ainsi que vous vous percevez en tant que musicien ?

Je dirais qu’un musicien doit, de manière générale, être capable d’endosser plusieurs rôles et de restituer toute la diversité des caractères que réclame chaque œuvre. Mais oui, je me sens particulièrement proche de la dimension intérieure, introspective, contemplative et psychologique de la musique.

Je trouve d’ailleurs que, chez les grands compositeurs, c’est souvent dans cette musique intime, tournée vers l’intérieur, que se révèle toute la profondeur de leur univers émotionnel, avec ses multiples facettes. Elle peut entrer en résonance avec ce que nous vivons personnellement en tant qu’êtres humains : c’est souvent lorsque nous sommes seuls avec nos pensées et nos émotions que nous ressentons les choses le plus intensément.

Eric Lu au TCE (c) Marine Park
Eric Lu au TCE (c) Marine Park

Votre jeu associe un sens affirmé de la construction musicale à une expression plutôt retenue. Comment trouvez-vous le juste équilibre entre l’architecture d’ensemble d’une œuvre, la spontanéité et la liberté expressive ?

Je pense que tous ces éléments sont essentiels à une interprétation et qu’ils doivent être présents, sous une forme ou une autre. À mes yeux, le sens de l’architecture d’une œuvre se construit au fil du temps passé à la travailler. Rien ne peut remplacer ce temps et cette expérience intime de la musique.

Mais, une fois le travail de préparation accompli à la maison, il faut que l’interprétation, au moment du concert, retrouve toute sa spontanéité et se vive dans l’instant. C’est ce que j’essaie toujours de faire, du mieux possible, même si chaque exécution se révèle différente.

Vous avez étudié avec Jonathan Biss au Curtis Institute of Music, puis avec Dang Thai Son. Que vous ont apporté chacun de ces deux maîtres, et comment leurs approches ont-elles contribué à façonner votre identité musicale ?

Jonathan m’a encouragé à réfléchir en profondeur à la structure d’une œuvre et à sa logique émotionnelle, à interroger chacun de mes choix musicaux et à les consolider, plutôt que d’accepter simplement la tradition.

Avec Dang Thai Son, j’ai beaucoup appris sur le son, les couleurs et la manière naturelle dont une phrase musicale peut prendre la parole, notamment chez Chopin. Leurs approches sont assez différentes, mais tous deux m’ont appris que l’interprétation doit naître d’une écoute véritable et qu’il faut, en définitive, trouver sa propre voix.

Ce sont aussi, l’un et l’autre, des artistes et des êtres humains d’une profonde authenticité, qui ne transigent jamais avec leur art au profit de quoi que ce soit d’autre.

Schubert, le temps et l’intimité

Schubert occupe une place importante dans votre discographie, depuis les sonates D. 784 et D. 959, enregistrées en 2022, jusqu’à l’intégrale des Impromptus, parue en janvier 2026. Qu’est-ce qui vous attire le plus dans son univers musical, et comment votre compréhension de sa musique a-t-elle évolué au fil de ces enregistrements ?

Ce qui m’attire chez Schubert, c’est l’humanité, l’intimité et la dimension tragique de sa musique. C’était un conteur extraordinaire. Même dans les Impromptus, on a le sentiment que chaque pièce garde la mémoire de ce qui l’a précédée et prépare ce qui va suivre. Il faut donc laisser à la musique le temps de se déployer.

Le travail sur les sonates et les Impromptus m’a fait prendre pleinement conscience de la patience qu’exige Schubert, mais aussi de tout ce que l’on peut exprimer par la simplicité, le silence et les infinies variations de couleurs et de nuances.

Son univers est aussi, à bien des égards, à contre-courant du monde moderne, où tout semble devoir être consommé en format court, dans la recherche d’une gratification immédiate. Sa musique, au contraire, exige une véritable patience : il faut prendre le temps de traverser une grande œuvre, de suivre son récit dans son intégralité pour comprendre ce qu’il cherche à nous dire. Et, bien sûr, il y a tous ces moments d’une beauté absolument inouïe qui jalonnent ce parcours.

Après ces deux projets consacrés à Schubert, envisagez-vous un nouvel enregistrement qui vous conduirait vers un univers musical différent ?

J’ai plusieurs idées, mais rien que je puisse véritablement annoncer pour le moment. J’aimerais certainement explorer un autre univers musical dans mon prochain projet discographique, même si Schubert restera toujours très proche de moi.

À mes yeux, l’essentiel est de ressentir une véritable nécessité d’enregistrer une œuvre, plutôt que de réaliser un disque simplement pour avoir quelque chose de nouveau à proposer.

Eric Lu (c) Lukasz Rajchert
Eric Lu (c) Lukasz Rajchert

Le concert, un art de l’instant

Depuis votre victoire à Varsovie, avez-vous remarqué un changement dans la manière dont le public vous perçoit, ou dans votre propre rapport à la scène ?

Il y a incontestablement davantage d’attention et d’attentes aujourd’hui, ce qui est naturel. Mais je ressens toujours du trac chaque fois que je joue, et chaque concert est différent.

Au fond, le défi reste le même : écouter, réagir à ce qui se produit musicalement dans l’instant et ne pas se laisser entraîner dans une sorte de pilotage automatique.

Qu’aimez-vous faire lorsque vous n’êtes pas au piano ?

J’aime jouer aux échecs, passer du temps avec mes amis et être dans la nature, surtout lorsque mes voyages me donnent l’occasion de découvrir un nouvel endroit.

J’écoute aussi énormément de musique en dehors du piano. Cela ne ressemble peut-être pas à une véritable coupure avec mon activité, mais écouter sans avoir à jouer peut être très ressourçant et m’apporte souvent une inspiration nouvelle.

Rendez-vous et projets discographiques pour la saison 2026-2027

Après sa victoire au Concours Chopin de Varsovie en 2025, Eric Lu poursuit son ascension internationale lors de la saison 2026-2027. Il fera ses débuts au Konzerthaus de Dortmund le 9 octobre, puis à Munich le 19 avril et à Berlin les 14 et 15 mai. Au programme également, le Concerto de Grieg à Londres le 16 janvier et à Cologne le 25 avril, avant le Deuxième Concerto de Saint-Saëns à Paris, le 10 juin, avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Un album Schumann est attendu chez Warner Classics à la mi-2027.

Site de l’artiste

 

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.