Martha Argerich, Magdalena Kozená & Iddo Bar-Shai le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris (c) Marine Park
Martha Argerich, Magdalena Kozená & Iddo Bar-Shai le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris (c) Marine Park

À 85 ans, Martha Argerich, toujours libre et pétillante – une magie sans effort à la Philharmonie

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Un dimanche après-midi de fin septembre, la Philharmonie de Paris avait des airs de grande fête. Dans une salle comble, toutes les générations semblaient s’être donné rendez-vous autour de Martha Argerich, dans le cadre des concerts de Piano4Étoiles. À 85 ans, la pianiste suscite une ferveur intacte, portée par une générosité musicale, une complicité avec ses partenaires et une liberté toujours imprévisible qui ont fait de cet après-midi un moment à part.

Une salle en effervescence

L’été indien s’était invité à Paris en ce dimanche 27 septembre. À la Philharmonie, dès le hall, une excitation inhabituelle était perceptible. Le public, d’origines et de générations diverses, semblait réuni par une même impatience : retrouver Martha Argerich. Mélomanes fidèles, jeunes admirateurs, passionnés de longue date ou véritables « groupies » de la pianiste, tous attendaient l’apparition de Martha Argerich aux côtés de ses partenaires, le pianiste Iddo Bar-Shaï et la mezzo-soprano Magdalena Kožená. Quelques sifflets enthousiastes ont même accueilli leur entrée en scène. L’ambiance avait quelque chose d’un concert de pop star, avec une différence essentielle : ici, l’idole allait parler par le clavier.

l’infatigable Martha Argerich

À 85 ans, Martha Argerich n’a manifestement rien perdu de son envie de scène. Après Verbier, où elle retrouvait notamment Magdalena Kožená, puis le Musikverein de Vienne, Grafenegg, Birmingham et le Royal Albert Hall de Londres, la pianiste poursuivait son parcours sur les grandes scènes internationales avant de revenir à Paris. Une activité qui impressionne moins par son accumulation que par la diversité des rencontres qu’elle continue de susciter.

Le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris (c) Marine Park
Le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris (c) Marine Park

Et Paris, cette fois encore, était placé sous le signe de l’amitié. À ses côtés, Iddo Bar-Shaï, son partenaire musical depuis plus de dix ans, avec lequel elle explore aussi bien le répertoire à deux pianos que celui à quatre mains. Puis Magdalena Kožená, mezzo-soprano tchèque née à Brno, qui les rejoint pour Janáček et Schumann. Trois personnalités très différentes, trois parcours singuliers, réunies dans un programme où l’échange et l’écoute allaient devenir le véritable fil conducteur.

De Debussy à Ravel et Janáček, une magie envoûtante

Avec En blanc et noir de Claude Debussy, les deux pianos entrent immédiatement en conversation. Tantôt étroitement liés, tantôt en opposition, ils dessinent un univers sonore traversé par des contrastes saisissants. Composée en 1915, en pleine Première Guerre mondiale, alors que la santé de Debussy se dégrade sous l’effet de la maladie, l’œuvre porte aussi la marque d’une époque profondément assombrie. Le deuxième mouvement, lent et sombre, évoque cette inquiétude, tout en rendant hommage à Jacques Charlot, mort au front. Le troisième est dédié à Igor Stravinsky.

On pourrait se laisser séduire par la virtuosité éclatante de cette œuvre à deux pianos. Mais derrière les cascades de notes et les contrastes de timbres se dessinent la guerre, la mort, l’angoisse et l’ironie. Argerich et Bar-Shaï semblent en avoir parfaitement conscience. Assis côte à côte devant deux grands Steinway, ils jouent dans une proximité presque physique, à l’écoute du moindre souffle de l’autre. Les lignes se poursuivent, se répondent, parfois se poursuivent comme dans une course complice, tandis que les notes jaillissent en véritables cascades.

Le toucher incisif d’Argerich, capable de griffer le clavier avant de se transformer en une douceur presque sensuelle, fait surgir des sonorités éblouissantes. Les deux pianistes jouent avec les couleurs et les textures avec une liberté saisissante. Leur son semble se propager dans la salle comme une magie à la fois fulgurante et envoûtante.

Martha Argerich & Iddo Bar-Shai le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris @ Marine Park
Martha Argerich & Iddo Bar-Shai, le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris @ Marine Park

Un salon musical au cœur d’une salle de 2 400 places

Puis Martha revient sur scène et se rejoint à Iddo au clavier pour Ma mère l’Oye de Ravel, dans sa version originale pour quatre mains. Tout change encore. Après la tension de Debussy et la proximité presque terrienne de Janáček, nous entrons dans un monde de conte, de sortilège et d’enfance. Argerich tient la partie aiguë, avec cette mobilité féline qui lui est propre, tandis que Bar-Shaï lui répond avec une remarquable souplesse. Parfois les deux pianistes semblent jouer pour quelques amis réunis dans leur salon plutôt que jouer pour une grande salle de 2 400 places. Un sourire, un regard, un mouvement presque imperceptible suffisent à transmettre leur complicité. Dans Le Jardin féerique, les couleurs s’ouvrent progressivement jusqu’à une lumière éblouissante.

Avec le Rondo en la majeur D.951 de Schubert, Iddo Bar-Shaï prend cette fois la partie aiguë. Le couvercle du piano a disparu, comme si l’espace sonore lui-même voulait se rapprocher. Les voix pianistiques se distinguent avec naturel : l’une avance, l’autre écoute, reprend, prolonge. Une conversation intime s’installe, pleine de respiration et de délicatesse.

Magdalena Kozená & Iddo Bar-Shai le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris @ Marine Park
Magdalena Kozená & Iddo Bar-Shai le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris (c) Marine Park

Schumann : Florestan et Eusebius au cœur de « Dichterliebe »

Après l’entracte, le Dichterliebe de Schumann change une dernière fois la perspective. Martha Argerich ne cherche plus à occuper le devant de la scène : elle se met au service de Magdalena Kožená. Ce programme, qu’elles avaient déjà partagé à Verbier juillet dernier, semble avoir gagné encore en profondeur. La mezzo-soprano devient la figure centrale, mais le piano n’est jamais relégué au second plan. Bien au contraire.

Chez Schumann, le piano possède une vie propre. Martha laisse surgir des contre-chants, des éclats, des ombres, parfois quelques notes suspendues qui semblent prolonger ce que la voix vient de dire. Son toucher passe du murmure à l’étincelle avec une liberté qui rappelle les multiples visages du compositeur. On pense aux deux personnalités schumanniennes, Florestan et Eusebius : l’élan et l’introspection, le feu et le calme, la fantaisie et la confidence.

Qui n’aurait pas rêvé, lorsqu’on est chanteur ou chanteuse lyrique, d’être accompagné par Martha Argerich ? La question traverse l’esprit en l’écoutant soutenir Kožená. Même dans le pianissimo, sa présence reste palpable. Elle ne cherche pas à se faire oublier ; elle choisit simplement de ne pas se mettre en avant. Son piano respire avec la voix, parfois la devance, parfois lui répond, parfois semble poursuivre seul le rêve interrompu par le dernier mot.

Martha Argerich & Magdalena Kozená le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris @ Marine Park
Martha Argerich & Magdalena Kozená, le 27 septembre 2026, Philharmonie de Paris (c) Marine Park

Une ambiance effervescente, pétillante comme du champagne

Savoir quand prendre toute la lumière et quand la laisser aux autres : voilà peut-être le secret de Martha. Son Schumann possède cette liberté, ces tempi qui semblent naître de l’instant, ces respirations qui suspendent le temps. Rien n’est figé, rien n’est démonstratif. Les deux artistes semblent se parler à voix basse, dans une intimité presque secrète, tandis que la salle entière retient son souffle.

Les applaudissements qui suivent disent autre chose que l’admiration pour une légende du piano. Ils témoignent d’une joie collective, presque enfantine. Comme si, pendant deux heures, Martha Argerich avait fait surgir une véritable magie — une magie sans effort, sans artifice, où les étincelles d’euphorie naissent simplement du plaisir de faire de la musique ensemble.

À 85 ans, les astres sont toujours placés très haut. Et pourtant, Martha Argerich, au milieu d’eux, demeure étonnamment humble : elle joue, elle écoute, elle partage. Une véritable leçon de liberté — et peut-être aussi une belle leçon de vie.

Marine Park, à la Philharmonie de Paris le 27 septembre 2026

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni