Gabriel Durliat, Jorge González Buajasan, Gaspard Thomas, Virgile Roche et Olivier Penard
Gabriel Durliat, Jorge González Buajasan, Gaspard Thomas, Virgile Roche et Olivier Penard (C) Marine Park

Une expression de la démesure symphonique à La Scala Paris : Sonate à quatre, Olivier Penard au cœur d’un vertige sonore

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À l’occasion de la sortie de son deuxième album, Le Tombeau de Ravel, Gabriel Durliat réunit trois complices pour une soirée hors norme à La Scala Paris. Dans le cadre de la 9e édition du festival Aux Armes, Contemporains !, quatre pianistes explorent les ressources de deux pianos, entre création contemporaine et transcriptions orchestrales. Au centre du programme, la Sonate à quatre d’Olivier Penard révèle toute la richesse sonore et la dimension théâtrale de cette formation singulière.

Sonate à quatre : Olivier Penard au cœur d’un vertige sonore

Vêtus de noir, Gabriel Durliat, Jorge González Buajasan, Gaspard Thomas et Virgile Roche prennent place face à deux « bêtes noires » Yamaha, prêts à affronter un véritable marathon sonore. La soirée s’ouvre avec la Sonate à quatre d’Olivier Penard, commandée par la Fondation Banque Populaire. Écrite pour les quatre pianistes, l’œuvre a été créée en mai dernier lors des Musicales de Bagatelle. Pour le compositeur, écrire pour deux pianos et huit mains représente un défi autant qu’un formidable terrain d’exploration : cet effectif rare permet d’envisager le piano dans une dimension véritablement orchestrale.

En trois mouvements contrastés, la partition déploie une écriture foisonnante. Le premier, vif et tendu, fait circuler des rythmes incisifs dans une atmosphère ombrageuse, où affleurent des réminiscences de Bartók. Les quatre pianistes, concentrés jusqu’au bout des doigts, s’engagent dans une véritable jungle sonore. Les lignes se croisent, les rythmes s’imbriquent, les sonorités se heurtent parfois. Quatre protagonistes de théâtre semblent se poursuivre, se défier et se relancer dans un jeu d’une précision redoutable. La tension ne retombe jamais, portée par une énergie palpitante.

On n’écrit pas seulement des notes : on écrit des gestes, de l’espace, une forme de théâtre. Il y a une véritable scène qui se joue entre les pianos.

– Olivier Penard

Le mouvement central ouvre une parenthèse presque suspendue, proche d’une berceuse. Les nuances s’adoucissent, les résonances se prolongent, les couleurs se font plus délicates. Après cette respiration lyrique, le finale retrouve une énergie vive et festive, avec des accents de jazz et une virtuosité jubilatoire. La coordination des quatre interprètes donne à cette course collective un élan communicatif. Plus qu’une démonstration technique, la Sonate à quatre fait entendre une véritable dramaturgie du geste : les mains se croisent, les matières circulent d’un piano à l’autre et le son devient spectacle. La salle se laisse gagner par cette adrénaline commune, où la démesure reste toujours au service de la construction musicale.

La Sonate à quatre fait de cette formation rare un terrain d’invention, où Olivier Penard relève le défi de conjuguer richesse sonore, maîtrise des résonances et lisibilité musicale. « On n’écrit pas seulement des notes : on écrit des gestes, de l’espace, une forme de théâtre. Il y a une véritable scène qui se joue entre les pianos », soulignait le compositeur.

Ravel : la mécanique fascinante du Boléro

Le voyage se poursuit avec le Boléro de Ravel, dont la transcription pour deux pianos et quatre pianistes met à l’épreuve l’équilibre entre répétition et progression. Comment maintenir l’attention lorsque le matériau musical semble presque immuable ? Les artistes sur scène rappellent le génie de Ravel : à partir d’un motif obstiné, il construit une montée en puissance par l’empilement progressif des couches instrumentales et la transformation des timbres. Sans orchestre, les quatre pianistes cherchent à restituer cette diversité de couleurs, tout en faisant sentir l’irrésistible avancée de la musique. L’attente de la modulation finale nourrit cette tension qui a fait du Boléro une œuvre fascinante pour les musiciens comme pour le public.

Varèse : un orchestre démesuré sous les doigts

Avec Amériques d’Edgard Varèse, le concert change radicalement de dimension. Composée il y a plus d’un siècle, l’œuvre continue de surprendre par son audace et son langage expérimental. Les pianistes présentent une transcription réalisée par Varèse lui-même, redécouverte dans des archives en 2004. Issue de la première version de l’œuvre, datant de 1922, cette partition rare constitue un document précieux : le compositeur, qui a très peu écrit pour le piano, y transpose une matière orchestrale d’une puissance saisissante.

Les quatre pianistes restituent la puissance et la richesse orchestrales d’Amériques, dont la partition originale convoque jusqu’aux sirènes et aux percussions. Cette transcription révèle toute la force collective de cette formation, capable d’embrasser les visions les plus radicales du XXe siècle.

De Penard à Varèse, en passant par l’incontournable Boléro, la soirée fait de deux pianos un véritable laboratoire orchestral, où la virtuosité se nourrit du plaisir de jouer ensemble.

Marine Park, à la Scala de Paris, le 3 octobre 2026

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni