Otello mise en scène de Ted Huffman © Jean-Louis Fernandez

Otello minimaliste et engagé en ouverture de saison à l’Opéra de Nancy

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L’Opéra national de Lorraine ouvre sa saison avec Otello de Verdi, dans la mise en scène de Ted Huffman. La reprise de la production, créée à Strasbourg l’année dernière, est portée par la Desdemona de Yaritza Véliz, sous la direction de Giulio Cilona.

Otello mise en scène de Ted Huffman © Jean-Louis Fernandez

L’esthétique minimaliste de Ted Huffman se reconnaît à un dépouillement scénographique, qui, s’il tend à se répéter d’une production l’autre, présente l’avantage de ne pas distraire de l’attention au texte et au drame. Et dans le cas d’Otello de Verdi, à rebours de livrets d’une qualité aléatoire, le bénéfice n’est pas négligeable. Le dispositif fait contraster les deux parties du spectacle, entre un plateau quasi nu, meublé d’à peine quelques chaises, modulant de manière abstraite les lieux et situations, et après l’entracte, d’une assemblée de tables, peut-être pour le prochain dîner de gala du mois de novembre, à travers lesquelles erre Desdemona, fuyant la pulsion meurtrière de son mari aveuglée par la folie jalouse instillée par Iago. Sous les lumières tamisé8es par Bertrand Couderc, le Maure de Venise n’étrangle plus sa femme mais lui tire dessus au pistolet.

Les précautions anglo-saxonnes quant aux risques liés au contact entre les interprètes sont assumées jusqu’au bout. Dans les costumes contemporains choisis par Astrid Klein, la reprise de la production par Franciska Éry accentue le propos sur la dénonciation des violences faites aux femmes et des féminicides. Il n’est pas certain que ce louable éclairage dramaturgique, avec feuillet de salle obligé, serve de manière optimale et le drame shakespearien et la défense des victimes, prise en otage dans une pièce où le bourreau est également la proie d’un manipulateur.

Otello mise en scène de Ted Huffman © Jean-Louis Fernandez

C’est dommage de ne pas faire davantage confiance à l’oeuvre pour frapper les esprits quand on a une Desdemona d’exception comme Yaritza Véliz. La soprano chilienne met ses moyens remarquables au service d’une incarnation sensible et d’une grande intelligence musicale. La densité de son timbre lui permet de nuancer les couleurs expressives en même temps qu’une palette de sentiments, glissant de la sollicitude amoureuse à l’inquiétude puis l’effroi face à l’entropie psychologique et meurtrière de son époux. Son triomphe vocal et dramatique serait à lui-même le meilleur avocat de la cause des femmes.

Otello mise en scène de Ted Huffman © Jean-Louis Fernandez

Dans le rôle-titre, Samuel Sakker démontre un engagement évident qui compense certaines limites dans la souplesse technique. Daniel Scofield compose un Iago à rebours des caricatures de noirceur, et fait ressortir, avec son baryton équilibré, à la diction soignée, l’efficace apparence de normalité sous laquelle se dissimulent les desseins criminels de ce personnage motivé par la revanche. Joel Prieto affirme la clarté de l’élan juvénile de Cassio face à un Roderigo plus introverti de Grégoire Nour. En quelques répliques, Marie-Juliette Ghazarian esquisse une Emilia subtile, qui laisse affleurer le potentiel théâtral de l’interprète. Sulkhan Jaiani impose l’autorité de Lodovico en quelques notes. Préparés solidement par Virginie Déjos, les chœurs de l’Opéra national de Nancy Lorraine – dont sont issus les interventions de Yong Kim en Montano et celle du héraut par Marco Gemini – et ceux de l’Opéra national du Rhin forment la houle d’ouverture qui se confond avec la tempête. Sous la direction attentive de Giulio Cilona, les pupitres de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine défendent la puissance dramatique de la partition de Verdi, entre tensions crescendo et élégiaques parenthèses, qui, dans la lignée de la catharsis antique, fait éclater la violence pour mieux la condamner et interpeller le spectateur.

Gilles Charlassier