La nouvelle production d’Iphigénie en Tauride de Wajdi Mouawad à l‘Opéra Comique s’appuie sur la narration mythique pour faire résonner, en un message aussi simple que fort, les échos contemporains de l’opéra de Gluck, porté par une distribution vocale et une direction d’une justesse et d’une puissance expressives évidentes, au diapason des intentions du compositeur.

Comme dans Oedipe d’Enescu à l’Opéra Bastille, Wajdi Mouawad ouvre le spectacle avec une récapitulatif mythologique. Racontée en voix off sur l’ouverture d’Iphigénie en Aulide, la narration de la tragédie immémoriale des Atrides atterrit, par la superposition des cartes géographies, sur la guerre en Ukraine, la Crimée étant le nom contemporain du territoire de la Tauride. Sans avoir besoin d’appuyer, la narration fait ressortir, à l’heure des populismes xénophobes, l’acuité de « la piété barbare de Thoas » qui fait de tout étranger une menace. Dans ce prologue, Oreste et Pylade sont deux envoyés diplomatiques venus récupérer deux statuettes qui, dans le récit mythique, sont censées sauver Iphigénie du sanguinaire office où elle est piégée, et ramener la paix entre les hommes et les dieux.

Le deuxième message du spectacle se révèle avec une égale clarté, à l’issue de l’opéra, développé dans une scénographie sobre et intemporelle d’Emmanuel Clolus : un mur-miroir inévitablement maculé par les rites délimite un espace noir et nu baigné de lumières tamisées par Eric Champoux. Le retour, à la fin du spectacle, devant le tableau Le sacrifice d’Iphigénie, conçu avec le sang des soldats morts au combat, révèle le corollaire de la fraternité humaine : la restitution des biens culturels aux pays d’où ils sont originaires comme un symbole et un gage de la paix entre les peuples. Nul besoin d’édification prosélyte : Wadji Mouawad laisse la parole à l’enseignement moral porté par la tragédie antique et la dramaturgie musicale de Gluck, magistralement servie par les solistes et l’orchestre.

Dans le rôle-titre, Tamara Bounazou a parfaitement assimilé la leçon esthétique du compositeur, en faisant primer la vérité expressive sur la beauté vocale pure, dans des nuances de la déclamation où la musique se fait théâtre. Theo Hoffman fait palpiter les tourments d’Oreste face au Pylade lumineux et fervent de Philippe Talbot. Jean-Fernand Setti condense, sans la caricaturer, la noirceur de Thoas. Les emplois secondaires ne sont pas négligés. Anciennes artistes de l’Académie de l’Opéra-Comique, Léontine Maridat-Zimmerlin, qui apparaît en Diane, et Fanny Soyer, en femme grecque, endossent également l’emploi de deux prêtresses. Les répliques du Scythe et du ministre du sanctuaire reviennent à Lysandre Châlon.
Dans la fosse, sous la baguette de Théotime Langlois de Swarte – après les trois premières représentations dirigées par Louis Langrée – les pupitres de l’orchestre Le Consort font respirer les couleurs et la fougue dramatique de la partition avec le même souci de vérité dramatique, que partage le choeur Les Elements. Un Gluck magistral sur tous les plans et l’une des grandes réussites de la rentrée.
Gilles Charlassier
