Avec l’enregistrement, par l’Orchestre national de Cannes, de la vaste élégie Des anges et des dieux, sous le label L’Oiseau prophète, Jacques Lenot revient au répertoire symphonique après de longues années où sa discographie privilégiait le piano et la musique de chambre. En évoquant la gestation de ce projet, le compositeur ouvre une fenêtre sur sa singularité artistique.

D’où vient le projet d’enregistrer Des anges et des dieux ?
Ma discographie pour orchestre est assez peu développée. Il y a un enregistrement de ma Sinfonia avec Ernest Bour et la SWR Baden-Baden, qui date de 1977. Six ans plus tard, en 1983, Daniel Barenboim gravait Pour Mémoire, avec l’Orchestre de Paris. En 2007, l’opéra J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne est filmé avec Daniel Kawka et l’Orchestre de la Suisse Romande. La première partie de Des anges et des dieux, a été créée à la Collégiale de Briançon lors du Festival Messiaen, en 2022. Dans l’Orchestre national de Cannes, qui était placé sous la direction de Tito Ceccherini, j’ai retrouvé le même violon solo qui avait joué, quarante ans plus tôt sous la baguette de Philippe Bender, mes Cinq interludes pour les Nuits d’été de Berlioz. C’était une commande de Radio France pour le Festival d’Aix-en-Provence. Avec le soutien d’un mécène, on a pu enregistrer l’intégralité de cette sixième élégie, la plus longue d’un cycle initié en 2013 et qui en comprend 24. En quatre jours de studio, avec les musiciens, la soliste, Marie Viard, et le chef, Benjamin Lévy, ont fait preuve d’une générosité et d’un engagement remarquables.
Dans la partition, le violoncelle est constamment présent : représente-t-il un double de l’artiste ?
De par mon parcours, mes instruments de référence sont le piano et l’orgue. Mais j’avais envie d’écrire une grande page virtuose pour violoncelle et orchestre, à la manière de Don Quichotte de Richard Strauss, qui est la plus grande œuvre du répertoire pour cette formation.
Pouvez-vous nous parler de votre laboratoire de compositeur?
De mon expérience de copiste pour différentes maisons d’édition, j’ai gardé l’habitude d’écrire à l’encre, à la main, et de tracer moi-même mes lignes de portée. Dans ce geste-là s’esquissait déjà une idée générale, picturale, de ma pièce à venir. Lorsque j’ai dû me résoudre à basculer sur ordinateur, après une opération de la cataracte en 2008, je me suis adapté pour retrouver le développement des plans et des arrières-plans, qui rappelle un peu les annotations que Mahler mettait dans ses partitions – « comme au loin » par exemple.

Comment cela se traduit-il dans Des anges et des dieux ?
La partition joue avec des illusions d’optique, entre ce qui est au premier plan et ce qui est au fond. Dans la dernière partie, le chuchotement des cordes et les contrebasses en trémolos entrecoupés donnent cette impression de distance d’où sourd une menace. Les sourdines qui éteignent le son des cuivres contribuent à tisser une sorte de tapis de notes au loin. On a fait des essais lors des prises de son : le travail du composition se retrouve au moment de l’enregistrement. Tout cela sert la dimension picturale de ma musique. Dans la troisième partie, le pépiement des bois, commun à plusieurs de mes élégies, évoque le jacassement des cygnes en colère sur le lac à Lucerne, où j’avais été entendre le dernier concert de Claudio Abbado, en 2013, le point de départ pour l’écriture de mon cycle d’élégies.
Pour cette pièce, dans quelles sources a spécifiquement puisé votre imagination qui se nourrit de poésie, de peinture, et des arts en général ?
Le règne des cygnes constitue une sorte de réappropriation de L’Île des morts de Böcklin. Le mouvement de la lumière dans le troisième mouvement s’enracine dans mon admiration pour Rothko, mais aussi Bonnard, avec l’azur de la mer qui me frappait dans le train avant d’arriver à Cannes, le jour même où la Russie envahissait l’Ukraine. Ma création musicale est le fruit d’une métabolisation de diverses inspirations, avec un tropisme germanique récurrent, lié à une fascination pour la culture d’un pays dont je n’avais pas appris la langue à l’école.
Propos recueillis par Gilles Charlassier
Le disque est disponible sur le site du compositeur, et sur les plateformes de streaming.
