L’Opéra national Montpellier Occitanie referme sa saison lyrique avec une coproduction de Don Giovanni conçue avec cinq maisons – Toulouse, Dijon, Marseille et Tours. La mise en scène d’Agnès Jaoui, de facture traditionnelle mais non dénuée de vitalité théâtrale et d’effets visuels pertinents, sert d’écrin à un plateau vocal aussi enthousiasmant que la direction pleine de sève de Benjamin Bayl.

Les relectures contemporaines, parfois iconoclastes, des grands classiques, ouvrent des perspectives fécondes qui peuvent aussi être des filtres par rapport à l’original. L’avantage des approches plus littérales, sinon plus sages, comme celle d’Agnès Jaoui dans le Don Giovanni coproduit par Montpellier avec Toulouse, Dijon, Marseille et Tours, est de laisser la place à la littéralité du livret, et de la musique.
Le décor de place vénitienne dessiné par Eric Ruf, et les lumières oniriques, aux tonalités nocturnes autour d’un grand disque lunaire et d’étoiles filantes, calibrées par Bertrand Couderc, prennent le parti d’une esthétique illustrative partiellement nourrie par le film de Joseph Losey. Le vestiaire de Pierre-Jean Larroque, aux moires soyeuses et aux coupes d’Ancien Régime, puisent dans un siècle rêvé de Casanova, qui est aussi celui de Mozart. Ce classicisme assumé ne vaut pas pour autant muséification, grâce à une direction d’acteurs attachée à faire vivre les interactions entre les personnages, et surtout, dans la seconde partie, d’habiles effets visuels, telles la mobilité des panneaux au gré de la détresse amoureuse d’Elvira dans son dernier air, ou les niches avec statues et projections vidéos, réalisées par Pierre-Martin Oriol, au cimetière, et lors de la rencontre finale avec le Commandeur, baignée du rouge de la damnation infernale. Le rideau tombe alors sur le plateau, et le sextuor peut célébrer le retour de la morale à la manière de l’épilogue tel que le conçoit elle-même la partition – nonobstant une coupe des répliques des personnages sur leur avenir avant la maxime finale par le choeur. A défaut de souligner avec plus d’immédiateté contemporaine la violence et les escroqueries – sentimentales, mais pas seulement –, du bonimenteur, du moins le public peut-il les laisser affleurer au fil des situations et des caractères de ce spectacle agréable à l’oeil, qui repose sur les incarnations des interprètes.

Dans le personnage éponyme de l’opéra, Mikhail Timoshenko révèle la remarquable évolution de sa voix, avec une richesse de la couleur toujours au service de la clarté de l’intonation, essentielle dans un rôle où le chant se fait avant tout théâtre. Entre élan juvénile et noirceur impétueuse, le baryton-basse russe s’affirme parmi les Don Giovanni de référence de la nouvelle génération. Evan Hugues offre un contraste judicieux avec un Leporello volubile, à la fois plus lyrique et plébéien. Le trio féminin réunit trois grandes personnalités. Si Karine Deshayes n’est plus à présenter, la mezzo française donne toute sa mesure avec une Elvira perdue dans un amour impossible, aux confins d’une folie dont elle explore toutes les facettes. Avec un timbre chaleureux et plein de nuances, Esther Tonea séduit par son Anna à la fois fière et meurtrie. A l’aube d’une carrière plus que prometteuse, la soprano américano-roumaine compte parmi les talents à suivre, comme la fraîche Zerlina de Miriam Kutrowatz, au babil fruité, habité par un véritable instinct expressif. Frédéric Jost ne se fait pas prier pour faire sentir la jalousie rustaude de Masetto. D’une blondeur caractéristique et avec une maîtrise du style qui rehausse la tessiture, Michael Gibson tire Ottavio un peu au-delà de la pâleur psychologique où l’amant de Donna Anna est souvent confiné. Quant au Commandeur, c’est à une légende des scènes wagnériennes qu’il est confié, Stephen Milling, d’une stature et d’une présence émérites.

Préparées par Noëlle Gény, les interventions du Choeur de l’Opéra national Montpellier Occitanie participent à une réussite musicale, dont l’autre cheville est la direction d’une irrésistible vitalité de Benjamin Bayl. A la tête de l’Orchestre national Montpellier Occitanie, le chef australo-néerlandais équilibre avec une constante intelligence l’urgence dramatique et la légèreté giocoso de la musique, osant, avec la complicité inventive de Maria Shabashova au continuo clavecin, des phrasés qui restituent toute l’ambiguïté audacieuse de Mozart.
Si, avec Les Noces de Figaro dans la mise en scène de Mathilda Du Tillieul McNicol, la saison prochaine de Montpellier met à l’affiche un autre volet de la célèbre trilogie, fruit de la collaboration entre Mozart et Da Ponte, les deux rendez-vous lyriques événements seront la redécouverte, au moment des fêtes de fin d’année, du Baiser de la Fée d’Akimenko, ouvrage du début du XXème siècle d’un compositeur ukrainien né il y a tout juste 150 ans, et dont on a retrouvé récemment le manuscrit, et la création polyglotte de Hotel Montezuma de Diana Syrse en avril.
Gilles Charlassier
