(c) Marine Park
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Les frères Jussen enchantent Mozart, Zemlinsky déploie ses sortilèges à l’Auditorium de Radio France

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Malgré les fortes chaleurs qui ont envahi Paris en cette fin de semaine, les mélomanes parisiens ont répondu présents ce vendredi 29 mai 2026 à la Maison de la Radio. L’Auditorium affiche complet et l’on perçoit dès les premiers instants une attente particulière autour de cette soirée réunissant l’Orchestre National de France sous la direction de Thomas Guggeis et les frères Jussen, le duo pianistique le plus en vue de sa génération.

Depuis plusieurs années, Lucas et Arthur Jussen se sont imposés comme les ambassadeurs les plus connus de la musique classique néerlandaise. À bien des égards, ils rappellent les sœurs Labèque auxquelles ils sont souvent comparés : même lien familial placé au cœur du projet artistique, même complicité instinctive sur scène, même capacité à faire rayonner le répertoire pour deux pianos auprès d’un large public. Les deux frères forment une véritable unité musicale et visuelle. Les regards échangés, les respirations communes, les mouvements presque synchrones témoignent d’une osmose rare qui semble abolir toute frontière entre les deux interprètes.

Cette unité n’efface pourtant pas leurs personnalités respectives. Lucas, l’aîné, déploie un jeu volontiers affirmé, porté par une énergie et une puissance qui structurent le discours. Arthur lui répond par une approche plus souple, plus sensible, parfois presque sensuelle dans son toucher. De cette complémentarité naît un équilibre remarquable qui trouve dans le Concerto pour deux pianos K.365 de Mozart un terrain d’expression idéal.

Écrite pour être jouée avec sa sœur Nannerl, l’œuvre de Mozart repose sur le dialogue permanent entre les deux solistes. Les frères Jussen en maîtrisent parfaitement les ressorts sans jamais chercher à surcharger le propos. Leur lecture privilégie la fraîcheur, l’élégance et la spontanéité. Le classicisme mozartien y conserve toute sa limpidité, mais se trouve animé d’une vitalité communicative qui évite toute approche muséale. Les traits virtuoses circulent avec naturel d’un clavier à l’autre tandis que les passages plus chantants bénéficient d’un phrasé souple et d’une attention constante à la ligne mélodique.

Frères Jussen (c) Jesaja Hizkia
Frères Jussen (c) Jesaja Hizkia

À la tête de l’Orchestre National de France, Thomas Guggeis veille avec intelligence à l’équilibre des forces. Jamais l’orchestre ne couvre les solistes. Le chef allemand ne se contente pas d’un rôle d’accompagnateur et construit un dialogue fluide entre les pupitres et les deux pianos, donnant à l’ensemble une cohérence et une respiration qui servent admirablement l’esprit de l’œuvre. La complicité entre les interprètes et l’orchestre contribue largement au succès de cette première partie, accueillie avec enthousiasme par un public conquis.

Après l’entracte, changement complet d’univers avec La Petite Sirène d’Alexander von Zemlinsky. Inspirée du conte d’Andersen, cette vaste fresque symphonique plonge l’auditeur dans un monde où le merveilleux côtoie l’inquiétude et la tragédie. Composée au tournant du XXe siècle, l’œuvre porte encore l’empreinte de Wagner et de Mahler tout en affirmant une personnalité harmonique singulière, faite de chromatismes enivrants et de couleurs orchestrales d’une grande richesse.

Thomas Guggeis en souligne avec conviction la dimension narrative. Sous sa direction, l’Orchestre National de France fait valoir toute l’étendue de sa palette sonore. Les cordes dessinent de vastes nappes mouvantes évoquant les profondeurs marines, tandis que les bois et les cuivres donnent relief et caractère aux épisodes les plus contrastés. Le chef évite tout excès de sentimentalisme et privilégie une progression dramatique continue qui met en valeur l’architecture de l’œuvre.

Entre la lumière souriante du Mozart des frères Jussen et les profondeurs troublantes de la Petite Sirène de Zemlinsky, cette soirée proposait un contraste saisissant. Un voyage musical de plus d’un siècle séparait les deux œuvres, mais l’engagement des interprètes et la qualité de l’Orchestre National de France leur ont conféré une même évidence : celle d’une musique vivante, généreuse et pleinement partagée avec le public.

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni