En cette année 2026, le 46e Festival International de Piano de La Roque-d’Anthéron se déroule du 16 juillet au 16 août. Conforme à une tradition désormais bien établie, il offre un panorama de ce qui se fait de mieux dans le domaine du piano, mêlant, sous les platanes du Parc de Florans, les gloires confirmées de l’instrument et les jeunes pousses, moins connues, qui rêvent de se faire une place.
Placé désormais sous la direction d’un « comité artistique », sorte de triumvirat composé des pianistes Claire Désert et Nelson Goerner, ainsi que du violoncelliste Victor Julien-Laferrière, le mythique Festival International de Piano de La Roque-d’Anthéron entame son renouveau.
On sait que le Festival accorde une place de choix, à côté du piano solo, à la musique concertante. On était donc d’autant plus attentif à la présence annoncée du jeune « phénomène » japonais Hayato Sumino-Cateen dans l’interprétation, le 28 juillet, du Concerto n° 2 en ut mineur, opus 18, de Serge Rachmaninoff (1873-1943), avec pour partenaire l’Orchestre Philharmonique de Nice dirigé par son chef titulaire, Lionel Bringuier.

Passionnante exécution de cette pièce célébrissime : un premier mouvement (« Moderato ») abordé par le soliste de manière plus joyeuse, presque guillerette, en tout cas plus mozartienne que romantique. Il évite opportunément la trop facile et fréquente onctuosité servie par trop de pianistes, particulièrement dans l’« Adagio sostenuto ». Dans le troisième mouvement, l’« Allegro scherzando », il réussit la montée vers l’explosion finale, thème martelé de belle carrure, mais toujours expressif. Hayato Sumino-Cateen nous donne deux bis : une brève variation de son cru — il est également compositeur — sur le thème initial du premier mouvement du concerto, puis un clin d’œil sur « Ah ! vous dirai-je, maman ». On aura apprécié la belle entente entre le chef d’orchestre et le pianiste.
Le concert se terminait par deux pièces. L’une, très connue, la fameuse Une nuit sur le mont Chauve de Modeste Moussorgski (1839-1881), et, à l’inverse, la méconnue et peu jouée Francesca da Rimini de Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893).
On aime, chez Lionel Bringuier, l’amour sincère qu’il porte à la musique, qu’il dirige avec une extrême précision, ainsi que son empathie pour ses musiciens. Il donne en bis un extrait de la partie finale de la pièce de Tchaïkovski. Si l’œuvre est d’un intérêt inégal, la coda est une merveille d’orchestration à laquelle le public a été très sensible.
Depuis longtemps, le Festival a introduit dans son programme la musique ancienne avec le « Baroque à la Roque », joué dans l’Abbaye de Silvacane, exceptionnel lieu du patrimoine cistercien situé non loin du Parc de Florans, cœur battant du Festival.

Dans ce contexte, la venue de Pierre Hantaï était très attendue par ceux qui connaissent bien cet exceptionnel et discret interprète du clavecin. Comme à son habitude, Pierre Hantaï avait choisi de « voyager » autour des pièces de J. S. Bach (1685-1750) qu’il avait mises au programme et de se saisir de telle ou telle autre pièce, non prévue initialement : en l’occurrence, des œuvres à caractère pédagogique destinées à ses élèves ou à ses enfants.
Pierre Hantaï ne conçoit pas son récital comme figé autour d’un programme et, selon son inspiration, n’hésite pas à faire de son récital un voyage personnel auquel il entend nous donner accès ; en somme, il souhaite nous faire partager son émotion d’interprète plutôt que de nous l’imposer.
Sa lecture de la Suite anglaise en la mineur n° 2, BWV 807, est vraiment exceptionnelle : clarté et poésie, avec cette étrange impression que ces pièces viennent d’être écrites et interprétées pour la première fois. Quelques préludes, initialement composés par Bach pour le violoncelle ou le luth, mettent un terme à cet inoubliable concert donné par un « vrai » musicien. On entend par « vrai » un interprète qui ne se borne pas à reproduire la musique, mais qui la vit et la fait vivre au sens littéral du terme.

Il est un autre « vrai » musicien : le pianiste russe Nicolaï Lugansky, qui, ce même mercredi 29 juillet, a ébloui le Parc de Florans par son talent et sa sensibilité. Construit autour de Frédéric Chopin (1810-1849), son programme s’enrichissait d’une pièce de Robert Schumann (1810-1856), et non des moindres : l’Humoresque en si bémol majeur, opus 20, composée en 1838.
Clara Schumann a écrit que « son » Robert avait composé cette pièce « en riant et pleurant tout à la fois » (lettre du 11 mars 1839)*.
Tout est dit par Clara à propos de cette œuvre multiforme, dans laquelle l’auditeur subit un véritable ascenseur émotionnel, confronté à l’étrangeté, pour ne pas dire à la bizarrerie, de la poésie schumannienne. Lugansky nous emmène sans relâche dans les étranges sautes d’humeur du compositeur.
Trois Impromptus (opus 29, 36 et 51) avaient servi d’introduction à cette soirée, avec un Chopin aux accents rêveurs…
Mais le morceau de choix de cette soirée est l’opus 28 de Frédéric Chopin (composé entre 1835 et 1838) : les 24 Préludes.

Ayant en mémoire Bach, Chopin a composé là un océan de musique dans lequel se déploient les multiples tonalités, autant de paysages intérieurs et de fulgurances en forme de long soliloque désespéré (Prélude n° 15 en ré bémol majeur, indiqué « sostenuto », le plus long des préludes). Nicolaï Lugansky nous restitue ce voyage intérieur avec la simplicité naturelle qui est la sienne, dans une interprétation pleinement aboutie dont on ne ressort pas indemne.
Trois bis concluent ce concert mémorable : tout d’abord une Romance sans paroles de Félix Mendelssohn, un Impromptu de Frédéric Chopin (opus posthume 66) et enfin un Prélude, opus 12 n° 12, de Serge Rachmaninov.

Le Festival International de Piano de La Roque-d’Anthéron est aussi l’occasion de découvrir des musiciens « en devenir », telle la pianiste Ekaterina Bonyushkina, qui nous a livré un programme réunissant Beethoven (1770-1827) : Andante favori en fa majeur ; Schubert (1797-1828) : Wanderer-Fantaisie ; Ravel (1875-1937) : Gaspard de la nuit ; et enfin les Variations, opus 41, de Nikolaï Kapustin (1937-2020). Technique irréprochable, mais encore un peu de chemin à parcourir pour approfondir son interprétation.

Autres musiciens « en devenir » : les jeunes artistes de l’ensemble Les Timbres, Julien Wolfs (clavecin), Myriam Rignol (viole de gambe) et Yoko Kawakubo (violon). Au programme, à l’Abbaye de Silvacane, les Pièces de clavecin en concerts de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Le claveciniste de l’ensemble nous rappelait que cette œuvre pouvait légitimement être considérée comme le premier trio avec clavier de l’histoire de la musique.
C’est avec une transcription d’un extrait de l’opéra Les Indes galantes que s’achevait ce concert de musique française, enlevé et tendre à la fois. Cette édition du Festival, qui se veut « exigeante, généreuse et résolument tournée vers l’avenir », selon les mots de Claire Désert, s’achèvera le 16 août 2026.
* Cité dans Guy Sacre, La Musique de piano, éd. Bouquins, Robert Laffont.
46ème Festival International de Piano La Roque d’Anthéron
Mardi 28 juillet 2026
Parc de Florans
Rachmaninov, Moussorgski, Tchaikovski,
Hayato Sumino-Cateen piano
Orchestre Philarmonique de Nice
Direction Lionel Bringuier
Baroque à la Roque
JP Rameau: Pièces de clavecin en concerts
Ensemble Les Timbres
Mercredi 29 juillet
Auditorium Marcel Pagnol
Ekaterina Bonyushkina, Piano
Beethoven, Schubert, Ravel, Kapustin
Abbaye de Silvacane
Pierre Hantaï, Clavecin
JS Bach: Sarabande en ré majeur BWV 1012
Choral BWV 891, Suite anglaise BWV 807
3 Préludes et Fugues tirés du Second Livre du Clavier bien Tempéré
Parc de Florans
Nicolaï Lugansky, Piano
Frédéric Chopin: 3 Impromptus, Op.29, 36, 51
Robert Schumann: « Humoresque » en si bémol majeur, Op. 20
Frédéric Chopin: 24 Préludes, Op. 28
