Le 77ème Festival de Menton renouvelle l’approche du répertoire, avec une battle baroque opposant le ténor Emiliano González Toro au contre-ténor Maximiliano Danta dans une soirée dédiée à Vivaldi sur le Parvis de la Basilique Saint-Michel, et, le lendemain au Palais de l’Europe, le duo piano et percussions formé par Vassilena Serafimova et Thomas Enhco.
Cela fait quelques années que Paul-Emmanuel Thomas a inscrit le baroque au répertoire du Parvis de la Basilique Saint-Michel, écrin du Festival de Menton pour la musique de chambre. En réinvitant, pour une battle Vivaldi Emiliano González Toro et son Ensemble I Gemelli, qu’il avait déjà fait venir en 2024 avec une Misa Criolla revisitée par Thomas Enhco dans un style jazz latino-américain, le directeur artistique du rendez-vous azuréen poursuit l’ouverture à des formats de concerts alternatifs aux codes académiques, dans un esprit résolument festif.
Emmenée par Mathilde Etienne en maîtresse de cérémonie maniant autant la pédagogie que l’enthousiasme, la soirée réinvente la rivalité des chanteurs de l’âge baroque – dont celle entre les castrats était la plus spectaculaire – dans un concept emprunté à l’univers du hip-hop, avec un léger appoint acoustique pour les voix. Chacun des airs et pages instrumentales sont introduits par une contextualisation documentée traduite dans le langage du divertissement. Après les accords rythmant l’ouverture de Farnace, c’est avec un adaptation en duo d’un air de La Fida ninfa que s’ouvre la compétition des gosiers, avant que Maximiliano Danta ne fasse éclore, avec le panache virtuose dont il faisait déjà lors du Concours Cesti qui l’a couronné en 2024, les élans de fureur de « Armatae face et anguibus », extrait de Juditha triumphans. Emiliano González Toro lui donne la réplique dans les valeureux accents de « Il piacer de la vendetta », dans Il Giustino. Le ténor helvético-chilien laisse ensuite s’épanouir la tendresse de « Tu vorresti col tuo pianto », tiré de Griselda, avec l’intensité et l’extraversion expressives qu’on lui connaît. C’est la délicatesse d’une autre page célèbre de Il Giustino, « Sento in seno », que Massimiliano Danta fait rayonner, avant que les deux solistes ne croisent leurs lignes dans les tourments de Farnace, « Gelido in seno », qu’ils décuplent à défaut d’en faire ressortir la solitude, et les chatoiements du Concerto pour hautbois en la mineur RV 461, sous les doigts de Neven Lesage. Emiliano González Toro se jette dans les élans de Tito Manlio, tandis que le Maximiliano Danta cristallise toute la sensibilité de « Vedro con mi diletto », un autre grand succès de Il Giustino. Si le contre-ténor uruguayen remporte le verdict de l’applaudimètre, les deux complices concluent ensemble le programme avec « Cara sposa » d’Orlando Furioso et un autre air de Farnace.
Le lendemain, le Palais de l’Europe accueille Vassilena Serafimova et Thomas Enhco dans un nouveau programme de leur duo piano et marimba, Funambules Volume 2, qu’ils viennent de créer à la Philharmonie de Paris, à la fin de la saison, dix ans après le premier volet de Funambules. Le tuilage des sonorités des deux instruments réinventent quelques pages du répertoire, à l’exemple du Prélude n°10 en mi mineur BWV 855 du Clavier bien tempéré, où la fugue de Bach exalte une ivresse inédite dans une improvisation qui fait swinguer le contrepoint. La fluidité dans le dialogue entre les deux solistes magnifie la tendresse lyrique de la Romance sans parole en mi majeur op. 19b n°1 de Mendelssohn, avec une subtile alternance entre les couleurs des deux claviers. L’intensité de la pièce de jeunesse de Rachmaninov, Les Larmes, tirée de la Suite n°1 pour deux pianos Fantaisie-tableaux op.5 n’a aucun secret pour le duo qui fait respirer toute la mélancolie rêveuse qui s’en exhale. L’inspiration onirique point également dans une composition évocatrice de Thomas Enhco, Le vent se lève, comme une parenthèse de liberté songeuse écrite au moment du confinement de 2020. La palette des répertoires arrangés s’élargit au patrimoine folklorique bulgare, avec la volubilité rythmique de la chanson Daïchovo horo et la pulsation sentimentale de Kalimankou denkou. En viatique pour la soirée, les deux complices offrent une suite tango de Piazzolla, confirmant que les horizons de leur duo de deux instruments à percussions ne connaît guère de limites : un beau symbole pour des musiciens qui comptent parmi ceux avec lesquels Paul-Emmanuel Thomas a nourri des affinités artistiques au fil de son mandat à la tête du Festival de Menton, à l’exemple d’Alexandre Kantorow, à l’affiche du récital de clôture.
Gilles Charlassier