Agrippina mise en scène de Robert Carsen © Fred Margueron

Agrippina en caustique et en voix à Rouen

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L’Opéra de Rouen referme sa saison lyrique avec la reprise d’une mise en scène pleine d’ironie d’Agrippina de Haendel que Robert Carsen avait réalisée pour le Theater an der Wien, dans la capitale autrichienne. Autour d’Anna Bonitatibus dans le rôle-titre, la distribution vocale réunit des grandes voix du baroque du moment, tels les contre-ténors Jake Arditti, Paul-Antoine Bénos-Djian et Paul Figuier, sous la direction de David Bates.

Agrippina mise en scène de Robert Carsen © Fred Margueron

Créé en 1709, pour la saison du carnaval vénitien, Agrippina est l’un des premiers chefs-d’oeuvre de Haendel, alors en Italie. Dix ans après avoir été présentée au Theater an der Wien, à Vienne, la mise en scène de Robert Carsen est reprise à Rouen. Lorsqu’elle avait été donnée dans la capitale autrichienne en 2016, le Palais de la civilisation italienne, surnommé le Colisée carré, que Mussolini avait fait construire dans le nouveau quartier de l’EUR à Rome, et qui a inspiré le décor de Gideon Davey, venait d’être racheté par Fendi l’année précédente pour y installer son siège social.

Dans l’esprit même des opéras baroques qui s’inspiraient des turpitudes de l’Antiquité pour les rhabiller aux couleurs de l’époque, la scénographie mêle habilement l’ancien et le moderne, avec des vidéos de parodies politiques contemporaines – dans lesquelles Jachym Bouzek reprend le canevas développé à Vienne par Ian Galloway – projetées sur des écrans portant l’écusson de l’Empire romain, SPQR, Senatus PopulusQue Romanus, le Sénat et le peuple romains. Au milieu des manœuvres d’Agrippine pour installer son fils sur le trône sont tournées en dérision les stratégies populistes de nos édiles pour leur visibilité médiatique et leur élection, à l’exemple de la mise en scène, avec des affidés, de la générosité factice de Néron pour les pauvres, revêtus en migrants. L’empereur Claude devient un hybride entre, au civil, Berlusconi avec sa libidineuse vulgarité, et Mussolini, pour la caricature du chef militaire. Si l’acte autour de la piscine, avec ses nymphettes et ses athlètes, cède un peu à la facilité, l’ensemble du spectacle et sa verve caustique, sous les lumières pétulantes que le metteur en scène canadien a réglées avec Peter van Praet, ne connaît guère de baisse de régime, jusqu’à un tomber de rideau qui, avec un Néron assassin, précipite l’histoire vers son issue sanguinaire, au-delà de l’apparent lieto finale.

Agrippina mise en scène de Robert Carsen © Fred Margueron

Dans le rôle-titre, Anna Bonitatibus déploie toute une palette séductrice et calculatrice, avec un irrésistible instinct vocal et expressif. En Néron, Jake Arditti affirme une juvénilité mordante, et campe judicieusement une psychologie à la Tex Avery, qui contraste avec le contre-ténor élégiaque d’Othon, dont Paul-Antoine Bénos-Djian est, aujourd’hui sur la scène française, et pas seulement, l’incarnation idéale. Troisième avatar de cette tessiture aiguë dans la distribution, Paul Figuier résume une sensibilité assez proche dans le timbre pour un Narcisse à la naïve impétuosité qui se révèle complémentaire du Pallas à l’allure plus machiste de Michael Mofidian, l’un et l’autre manipulée par Agrippine. Matthew Brook se glisse avec gourmandise dans les rodomontades de Claude, qui minaude devant la Poppée délicieusement fruitée et piquante d’Eleonora Bellocci – une soprano montante, déjà reconnue pour sa légèreté virtuose. Quant au solide Nicolas Brooymans, il s’acquitte sans faillir des interventions de Lesbos. A la tête de l’Orchestre Normandie Rouen, David Bates, qui a travaillé auprès de John Eliot Gardiner et Marc Minkowski, illustre de manière remarquable l’assimilation des acquis de l’interprétation usuellement qualifiée d’historiquement informée dans le répertoire baroque par les formations symphoniques, au point de concurrencer la référence, et par là même, le modèle économique des ensembles spécialisés sur les productions lyriques.

Gilles Charlassier