L'Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction d'Aziz Shokhakimov © David Amiot

Créativités symphoniques des années trente à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg

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Sous la baguette de son directeur musical Aziz Shokhakimov, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg présente un condensé du paysage musical des années trente : la virtuosité du Concerto pour la main gauche de Ravel sous les doigts d’Anna Vinnitskaya, que l’on retrouve dans le romantisme de Rachmaninov avec la Rhapsodie sur un thème de Paganini, la modernité machiniste de Honegger dans Pacific 231, et la rare Deuxième Symphonie de Weill.

L’Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction d’Aziz Shokhakimov © David Amiot

Entre deux guerres et élans de la modernité, tel pourrait être résumé le paysage musical de l’Europe des années trente dont Aziz Shokhakimov présente, avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, quatre œuvres emblématiques. Composé par Ravel pour Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit lors de la Première Guerre Mondiale, le Concerto pour la main gauche tient en un mouvement unique, puissant et sombre, inspiré par les horreurs des champs de bataille et que mettent en avant tant la direction vigoureuse d’Aziz Shokhakimov que le jeu nerveux d’Anna Vinnitskaya. La cohérence formelle, dans l’alternance entre intensité poétique et exaltation rythmique, se fait ressentir avec évidence au cœur d’une plénitude sonore soutenue sans réserve par les pupitres de Philharmonique de Strasbourg – on retiendra l’appréciable définition des graves, jusqu’au motif de contrebasson ouvrant la partition.

On retrouve cette générosité symphonique dans le crescendo de Pacific 231, reproduisant le vrombissement croissant d’une locomotive. Sous l’élan impulsé par le chef ouzbek, cette immersion dans la modernité mécaniste, qui est considérée comme l’un des premiers avatars à la fois de musique répétitive et de l’esthétique urbaniste illustrée à la même époque par Varèse, s’affirme avec une irrésistible densité, où la jubilation descriptive n’oublie pas de suggérer la dimension plus inquiétante de la force des machines.

L’Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction d’Aziz Shokhakimov © David Amiot

Avec la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, on revient à une expressivité plus romantique de la virtuosité. La technique accomplie d’Anna Vinnitskaya déploie, au fil des vingt-quatre variations qui se répartissent en trois mouvements reprenant les codes usuels du concerto, toute la palette des couleurs et des émotions du chef-d’œuvre pianistique, en évitant avec intelligence les débordements de sentiment que peut susciter la musique du maître russe. Clavier et prolongement orchestral développent une émulation constante, sans alanguissement parasite, au milieu de laquelle la plus célèbre des variations, la dix-huitième, Andante cantabile, fait éclore son irrésistible sève mélodique sculptée par la soliste, qui livre, en bis, une Valse noble et sentimentale n°1 de Ravel également dessinée avec soin.

L’Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction d’Aziz Shokhakimov © David Amiot

Après l’entracte, Aziz Shokhakimov dirige une page singulière et rarement donnée dans les salles. Commandée à Weill par la princesse de Polignac lors de l’exil parisien du compositeur allemand, la Symphonie n°2, contemporaine de son ballet Les Sept Péchés capitaux, est tombée dans l’oubli peu après sa création, et n’a été redécouverte que dans les années quatre-vingt. D’une allure volontaire, le Sostenuto – Allegro molto augural mêle des échos de l’Opéra de Quat’sous avec une sorte de franchise sans pathos qui rappelle Hindemith. La tension dramatique imprimée par la direction orchestrale fait ressortir la pulsation de marche funèbre d’un Largo d’une saisissante ampleur symphonique, qui s’épanouit dans un finale jalonné d’échos de fanfare, transformant le souvenir du cabaret dans un contrepoint resserré. Avec les musiciens strasbourgeois, Aziz Shokhakimov sert de manière magistrale une œuvre injustement méconnue, comme le bis, Hava Nagila de Korndorf, un pot-pourri irrésistible, sur lequel plane une ombre mélancolique. Trouvailles et plaisir musical vont résolument de pair à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg.

Gilles Charlassier