Sous la direction de Simon Proust, Le Banquet Céleste célèbre ses dix ans de résidence artistique à l’Opéra de Rennes avec un oratorio allégorique de Haendel, Le Triomphe du Temps et de la Désillusion, servi par un quatuor vocal réunissant quatre jeunes talents plus que prometteurs.

Composé en 1707 lors de son séjour à Rome, Le Triomphe du Temps et de la Désillusion est le premier oratorio de Haendel, qui lui vouait un attachement particulier. Il l’a remanié deux fois à Londres, en 1736, et en 1757, au crépuscule de sa vie. Le livret allégorique du cardinal Pamphili fait cheminer la Beauté de l’insouciance du Plaisir à la conscience de sa fragilité illusoire et de la vanité des séductions terrestres. Il sert d’écrin à une succession de portraits spirituels ou psychologiques où l’on retrouve, dès la première version de l’ouvrage, ici jouée, le génie de Haendel dans la peinture des affects et des sentiments dont les grands airs d’Alcina ou d’Ariodante, comme du Messie par exemple, constituent l’exemple le plus développé.

A rebours d’une tendance à légitimer par les images l’interprétation de la moindre partition porteuse d’une narration, l’opus haendélien est présenté dans un format classique du concert où toute la vie expressive est portée par les interprètes, avec des interactions dans le geste ou le regard au diapason d’un genre où le théâtre est intériorisé par la musique – loin de tarir l’inspiration des compositeurs, l’interdit scénique du Vatican lui a ouvert d’autres voies que Haendel n’a pas manqué de cultiver, et dont il se souviendra lorsque sa carrière délaissera l’opéra pour les sujets sacrés de l’oratorio.
Catherine Trottmann, qui avait séduit en Poppée sur les bords de la Vilaine en octobre 2023 dans la mise en scène de Ted Huffmann, déploie toute la palette hédoniste de la Beauté, avec une intéressante évolution du personnage, depuis la légèreté narcissique du début jusqu’à l’émouvante résignation, magnifiée dans un « Tu del ciel ministro eletto », où la quintessence du sentiment s’appuie sur la pureté du chant. Blandine de Sansal affirme les charmes et les tentations du Plaisir, avec son mezzo chaleureux, et un vibrato qui nourrit une franche sincérité de l’interprétation contrastant avec l’âme plus torturée de la Beauté. Le contre-ténor élégiaque, à la tonalité quasi marmoréenne, de Rémy Brès-Feuillet résume idéalement la posture édifiante de la Désillusion. Le ténor Thomas Hobbs fait jaillir les morsures inévitables du Temps, avec un éclat jamais gratuit.

Sous direction artistique collective depuis le départ de son fondateur Damien Guillon en 2024, les pupitres de l’ensemble Le Banquet Céleste font chatoyer les couleurs orchestrales de la partition avec une complicité quasi chambriste sous la houlette de Simon Proust. D’une totale polyvalence en termes de répertoire, le chef français a travaillé Haendel avec Emmanuelle Haïm, dont il fut l’assistant sur plusieurs productions lyriques. Dans son geste à la fois souple et précis, on reconnaît l’attention aux ressources de l’intonation et de l’expression défendue par sa mentor, qui trouvent dans le cocon de l’Opéra de Rennes les dimensions idéales pour s’épanouir. Après La Résurrection l’année dernière, Le Banquet Céleste confirme avec cet autre Haendel de jeunesse ce qui fait la valeur de son identité artistique, avec une sensualité des timbres au service d’un mélange entre intimisme et efficacité dramatique idéal pour ce répertoire. A la suite des spectateurs de Rennes, les auditeurs de France Musique pourront en profiter lors de la retransmission du concert mardi 2 juin au soir.
Gilles Charlassier
