L’Opéra national de Nancy-Lorraine présente la première des trois paraboles d’église composées par Britten, Curlew River, dans un diptyque avec une commande passée à Marko Nikodijević, I Didn’t Know Where To Put All My Tears. Conçu par Silvia Costa, le spectacle, sous la direction d’Alphonse Cemin, attentive à la poésie singulière des deux pièces, les associe comme l’envers l’une de l’autre, en un dépouillement fascinant qui magnifie l’inspiration du Nô dans lequel Britten avait puisé, sans folklore imitatif.

La contrainte peut parfois se révéler féconde. La durée de Curlew River, d’à peine une heure, étant trop courte pour faire une soirée d’opéra à elle seule, il fallait associer à une autre œuvre cette parabole d’église, la première des trois que Britten, explorant de nouvelles esthétiques, avait composées au milieu des années soixante. A cette pièce entièrement chantée par des hommes, Silvia Costa a imaginé un prologue féminin, comme le négatif immédiatement vécu des larmes d’une mère à cette histoire de retrouvailles avec le fantôme d’un fils disparu. Le texte s’appuie sur la même source que l’opéra du compositeur anglais, La Rivière Sumida de Motomasa, et s’inscrit dans la même parenthèse rituelle de la prière Te lucis antes terminum, repris par le choeur monacal depuis la salle lors de la transition entre les deux opus, joués comme un tissu dramatique et musical continu.
Sans se confondre avec celle de Britten, l’écriture de Marko Nikodijević, à laquelle a collaboré Jug Markovic, développe des affinités complémentaires avec l’ascèse chambriste de Curlew River, et glisse vers un climax à l’expressivité du sentiment plus franche lors de la confession de la Leading Voice du choeur féminin – à la fois incarnation et archétype du personnage de la mère désespérée par la perte de son enfant portée par Chelsea Lehnea, entourée de solistes du Balcon. Une telle intensification émotionnelle se retrouve, avec des moyens inversés vers le dépouillement a cappella, au moment où, dans l’ouvrage de Britten, la Folle comprend, en même temps que les autres acteurs de la pièce, que l’histoire de la mère à la recherche de son fils enlevé il y a un an est la sienne.

Ce dialogue entre les deux parties du diptyque s’affirme dans le travail sur les costumes par Camille Assaf, non seulement avec le contraste entre le blanc des femmes du prologue et la bure sombre des moines de Curlew River qui font leur entrée en scène en procession depuis la salle, mais également dans le relais vestimentaire des unes vers les autres. La transmission à la Folle incarnée par un frère comédien – qu’interprète avec une saisissante pureté de timbre le ténor Zhengyi Bai – des attributs portés par son double féminin s’inscrit dans une fluidité à la fois dramaturgique et symbolique. La scénographie de Michele Taborelli, qui, avec ses toiles découpées d’ombres de courlis, les oiseaux du titre de l’œuvre du Britannique, s’appuie sur les lumières oniriques de Marco Giusti, contribue à cette unité profonde de cette traversée parabolique restituant la quintessence de la réinvention occidentale du Nô par Britten. Seul le pont japonisant qui enjambe la fosse, tel un passage d’un monde à l’autre, ou d’un rite à l’autre, sacrifierait peut-être à quelque image folklorique.

Cela ne nuit en aucun cas à la force singulière de cette expérience musicale et théâtrale défendue avec ferveur par Alphonse Cemin, également à l’harmonium, face aux pupitres de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine en formation chambriste. Accompagnés par sept chanteurs du Choeur nancéen, les solistes monacaux magnétisent efficacement le récit autour de l’icône tragique de La Folle. Les trois tessitures graves du Passeur de Mark Stone, du Voyageur par Michael Mofidian et de l’Abbé que campe Stephan Loges rehaussent l’apparition éthérée du l’Esprit du Garçon disparu par Thomas Day, élève au Trinity Boys Choir qui condense tout l’art des treble britannique. Réalisée par les Ateliers de l’Opéra de Nancy-Lorraine, cette coproduction avec l’Opéra de Rennes, qui la présente pour trois dates, du 4 au 6 mai, illustre les synergies entre deux maisons aux caractéristiques techniques proches, et nourrissant des affinités esthétiques, mais, surtout, relie de manière inventive répertoire et création dans un geste avec lequel Silvia Costa semble avoir trouvé un terrain pour sa personnalité artistique.
Gilles Charlassier
