La Traviata mise en scène Silvia Paoli © Marc Ginot – OONM

Nouvelle production de La Traviata à Montpellier

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Roderick Cox, le directeur musical de l’Orchestre Opéra Montpellier Occitanie dirige La Traviata de Verdi, dans une mise en scène de Silvia Paoli qui se distingue par le trépas halluciné de Violetta dans la solitude de son théâtre déserté.

La Traviata mise en scène Silvia Paoli © Marc Ginot – OONM

La Traviata de Verdi est l’un des ouvrages les plus souvent joués, et la force de cette histoire tragique de courtisane qui avait fait scandale lors de la création à Venise en 1853 suscite une diversité de mises en scène, allant de l’illustration plus ou moins d’époque, à des traductions plus contemporaines qui s’affranchissent parfois du point de vue réaliste – sinon naturaliste – de ce drame romantique. Dans son spectacle coproduit avec Nantes, Rennes, Tours et Nice, Silvia Paoli inscrit sa lecture dans une ambiance Belle Epoque – fracs, hauts-de-forme et robes froufroutantes dessinées par Valeria Donata Bettella, Art Nouveau dans le théâtre intime imaginé par Lisetta Buccellato où se noue le destin de Violetta. Le décor rappelle un peu l’approche plus Art Déco de Jean-Romain Vesperini. Des trompe-l’œil d’intérieurs et de campagne ensoleillée, qui est peut-être davantage celle de la Provence des Germont que de la thébaïde amoureuse de Bougival, descendent des cintres au deuxième acte pour figurer sans doute l’illusion du bonheur des amants, dans leur parenthèse pastorale. La fête chez Flora intervertit le genre du vestiaire, habit pour les femmes et jupes de tulle pour les hommes, sans aller vraiment plus loin qu’un écho contemporain vaguement woke de la subversion du carnaval, où s’épanouissent les chorégraphies d’Emanuele Rosa, avec plus d’à-propos que dans les esthétisations de la domesticité non dénuées par moments de vulgarité, à l’exemple de la séquence du cigare.

La Traviata mise en scène Silvia Paoli © Marc Ginot – OONM

C’est dans le trépas de l’héroïne que la metteure en scène a concentré son idée dramaturgique. Sortie de son grabat en simple nuisette, Violetta imite, comme pendant le prélude, des saluts et révérences devant quelque public imaginaire – que l’on devinera sous forme d’ombres derrière le voile de la scène du petit théâtre – celui de ses admirateurs qui ont déserté sa chambre de malade, sous les lumières blafardes de Fiammetta Baldiserri, abandonnées par les cotillons. Le geste en croix lui donne même parfois une certaine allure christique, probable symbole de la condition sacrificielle de la demi-mondaine. L’annonce du retour d’Alfredo fait entrer dans la pièce des bambocheurs masqués, parmi lesquels Violetta croit reconnaître son amant, avant que le visage à découvert ne trahisse l’illusion. Chantées en coulisse, les paroles de fils Germont sonnent comme l’hallucination du désir et du souvenir au seuil de la mort. Systématisé jusqu’au bout, avec les voix du père, du docteur et d’Annina, le procédé, conceptuellement cohérent, dilue sa proximité avec la crédibilité psychologique, et par la même, sa force dramatique.

Dans le rôle-titre, Ruzan Mantashyan ne manque pas de séduction. Au-delà d’une impétuosité parfois stridente dans la virtuosité du « Sempre libera », elle sait déployer toute la palette de la mezza voce pour exprimer avec une intelligence sensible la capitulation devant les exigences sociales manifestées par le père Germont au timbre généreux de Gëzim Myshketa, dont l’autorité paternelle se montre cependant plus frustre que de coutume dans l’incarnation du personnage. Remplaçant au pied levé Omer Kobijak, Andrew Owens a assimilé, en une journée, l’essentiel de la direction d’acteurs. Arrivé de Zurich, le ténor américain sauve la première avec un Alfredo un peu gauche, qui compense par la sincérité un timbre sans personnalité significative.

La Traviata mise en scène Silvia Paoli © Marc Ginot – OONM

Parmi toute la galerie des comprimarii, on retiendra le solide Marquis d’Obigny de Maurel Endong, que la mise en scène n’épargne guère, le Douphol efficace de Yuri Kissin, la pointe d’onctuosité dans le diagnostic de Grenvil administré par Thibault de Damas, ou encore la bienveillance d’Annina que résume Séraphine Cotrez. Les interventions de Gastone reviennent à Sung Eun Myung, et celles de Flora à l’acide Aurore Ugolin. Préparés par Noëlle Gény, les élans du choeur, duquel se détachent Hyoungsub Kim, Xin Wang et Jean-Philippe Elleouët pour les répliques de Giuseppe, d’un domestique et d’un commissionnaire, participent au commentaire collectif du destin de Violetta.

Sous la baguette de Roderick Cox, qui dirige son troisième Verdi, après Rigoletto en 2021 et La Force du destin en 2024, la fosse de l’Opéra Comédie s’appuie sur les saveurs orchestrales pour restituer l’inimitable puissance dramatique de la partition. Le charismatique chef symphonique fait ressortir la voix de l’orchestre aux côtés de celles des chanteurs pour cette Traviata plébiscitée par le public.

Gilles Charlassier