À La Seine Musicale, le 6 mai 2026, Mathieu Herzog poursuit son intégrale consacrée à Sergueï Rachmaninov avec un programme emblématique : le Concerto pour piano n°2 et la Symphonie n°3. À la tête de l’Orchestre Appassionato, aux côtés du pianiste Nikita Mndoyants, le chef déploie un projet au long cours où le lyrisme russe se pense comme un parcours cohérent — entre intensité émotionnelle, architecture sonore et captation live.
Vous vous lancez dans une intégrale des œuvres orchestrales et concertantes de Rachmaninov sur trois saisons. Quelle vision d’ensemble proposez-vous ?
Je conçois cette intégrale comme un véritable parcours, et non comme une simple juxtaposition d’œuvres. Rachmaninov incarne une trajectoire humaine et musicale très forte, qui va d’une fougue presque débordante vers une expression plus intérieure, plus dépouillée, mais aussi plus lumineuse. Sur trois saisons et cinq disques, nous cherchons à construire une forme d’odyssée : une première étape marquée par l’élan et la générosité orchestrale, une deuxième plus tendue, traversée par la mémoire, la blessure et l’exil, puis une troisième où tout se transforme en profondeur et en transparence. Cette progression permet de rendre perceptible la tension propre à Rachmaninov, toujours portée par une ligne profondément chantée. Au fond, il dépasse le simple cadre du romantisme pour explorer la nostalgie et le souvenir avec une densité singulière.
Chaque concert associe une œuvre symphonique et un concerto. S’agit-il d’une dramaturgie sur le long terme ?
Nous avons d’abord pensé les concerts eux-mêmes, qui donneront naissance aux disques, puis à l’intégrale. Il existe bien une logique dramaturgique, mais elle s’exprime surtout à l’échelle de chaque programme. Nous jouons sur des contrastes de maturité : un concerto de jeunesse peut dialoguer avec une symphonie plus aboutie, et inversement. Cela crée une dynamique interne cohérente. En revanche, je ne parlerais pas d’une dramaturgie strictement construite sur le long terme.
Face à une discographie abondante, quelle est la singularité de votre intégrale ?
Je n’ai pas la prétention de proposer une lecture radicalement nouvelle. Certaines œuvres ont été abondamment enregistrées, mais d’autres le sont beaucoup moins — comme la Première Symphonie, Le Rocher ou encore le Quatrième Concerto. Cela crée déjà un équilibre différent. Par ailleurs, ce qui me frappe chez Rachmaninov, c’est l’influence de la musique française dans son écriture orchestrale. À cette époque, les liens entre la Russie et la France étaient très étroits. En tant qu’orchestre et chef français, nous avons sans doute une sensibilité particulière à apporter dans cette dimension de couleur et de transparence.

L’Appassionato et la question de l’effectif orchestral : est-ce un défi face à cette écriture dense ?
L’Appassionato n’est pas un orchestre de quarante musiciens mais un orchestre qui s’est développé au fil des années et réunit aujourd’hui régulièrement soixante à soixante-dix instrumentistes. Il n’y a donc pas de contradiction avec les exigences de ce répertoire. L’ensemble s’appuie sur un noyau solide, enrichi progressivement, avec une grande fidélité des musiciens. Nous avons aujourd’hui l’assise nécessaire pour aborder ces œuvres dans toute leur ampleur.
Votre collaboration avec le pianiste Nikita Mndoyants : comment est-elle née ?
Je l’ai rencontré en Alsace, lors d’un concert de musique de chambre. Nos chemins se sont ensuite croisés à nouveau, presque par hasard. En redécouvrant son jeu, j’ai été frappé par l’évidence de son talent. Lorsque j’ai commencé à imaginer cette intégrale, son nom s’est imposé immédiatement — c’était la décision la plus simple à prendre. Il possède cette âme russe, une compréhension profonde du langage de Rachmaninov, et un amour sincère pour ce compositeur. Notre travail repose sur un véritable dialogue : je n’attends rien d’autre de lui qu’il soit lui-même. C’est cette liberté et cette écoute mutuelle qui nourrissent notre entente musicale.
Les enregistrements live, avec une précommande proposée au public présent en salle, changent-ils votre rapport au disque et au public ?
Cela ne transforme pas fondamentalement notre rapport au disque, mais cela renouvelle profondément l’expérience du public — et, par ricochet, notre manière d’aborder l’interprétation. Le fait d’enregistrer en présence du public modifie immédiatement l’intensité du jeu : tout se concentre dans l’instant, avec cette tension propre au concert, où rien n’est figé.
Dans le même temps, ce dispositif nous engage très en amont. La conception du disque — le livret, le choix éditorial, le visuel — est pensée avant même le concert, et cette projection vers l’objet final influe déjà sur notre manière de jouer. Il y a une forme de conscience accrue de ce que deviendra cette trace sonore.
Après le concert, le processus se poursuit presque sans transition : dès le lendemain, nous sommes déjà au travail pour affiner, ajuster, transformer cette matière vivante en un objet discographique abouti. Cette continuité entre scène et studio crée une dynamique très particulière, faite d’immédiateté et de précision.
Enfin, il y a la dimension du partage. Les spectateurs présents — quelque 1 200 personnes dans la salle — vivent un moment unique, qu’ils peuvent ensuite prolonger chez eux en recevant le disque quelques jours plus tard. Cela crée un lien direct, presque intime, entre l’expérience du concert et l’objet enregistré. C’est une manière de donner au public une place active dans le projet, et d’inscrire le disque dans une mémoire vécue.
Cycle Rachmaninov #2
Mercredi 6 mai 2026 — 20h30
La Seine Musicale
Programme :
Sergueï Rachmaninov
Concerto pour piano n°2
Symphonie n°3
Interprètes :
Mathieu Herzog, direction
Nikita Mndoyants, piano
Orchestre Appassionato
