Manon Lescaut mise en scène d'Emma Dante © Jean-Louis Fernandez

Ouverture du Festival de l’Opéra de Lyon : retour de Manon Lescaut à l’époque de Puccini

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L‘Opéra de Lyon ouvre son Festival 2026 sur le thème « Parier sur la beauté », avec le retour de Manon Lescaut de Puccini sur la scène de l’institution rhônalpine, quinze ans après le spectacle de Lluis Pasqual, dans une illustration d’Emma Dante qui s’inspire de l’époque du compositeur italien. Le destin de la coquette du Siècle des Lumières est mis en regard avec celui d’une héroïne terrassée par le destin, Violetta, dans la reprise de l’adaptation en théâtre musical de La Traviata par Benjamin Lazar, Traviata-Vous méritez un avenir meilleur.

Manon Lescaut mise en scène d’Emma Dante © Jean-Louis Fernandez

Neuf après Massenet et ses pastiches XVIIIème siècle, Puccini met en musique l’histoire de Manon Lescaut. La scène d’ouverture, avec ses accords abrupts qui annoncent La Bohème et une intrigue immédiatement immergée dans le quotidien, incite à s’affranchir de toute nostalgie amidonnée. Inspirée sans doute par ce parallèle, Emma Dante inscrit ce lever de rideau, où Lescaut devise avec des compagnons de bamboche et des courtisanes, dans un décor de troquet qui n’aurait pas déparé dans les aventures des héros de Murger.

Dessinée par Carmine Maringola, la scénographie, sous les lumières de Cristian Zacaro, prend le parti d’un échafaudage d’étages qui passe des façades anthracite au premier acte, au flamboyant rouge d’une maison close au deuxième, et aux noires cellules de prison au troisième. Pour la tragique fin de l’héroïne au dernier, le vide se fait pour ne laisser la place qu’à un baldaquin où se meurent les deux amants, et qui se soulève légèrement vers les cintres en une ultime image suspendue du destin. Les costumes de Vanessa Sannino accompagnent cette plongée dans les stéréotypes de l’époque de Puccini, avec des chorégraphies de Manuela Lo Sicco qui n’aident guère les longueurs des scènes de lupanar. Efficaces et bien fournies, les hordes militaires qui encadrent les prisonniers contribuent à appuyer un propos qui ne touche vraiment que dans le dénuement intime du finale – soutenu en cela par le pathétique irrésistible de la musique.

Manon Lescaut mise en scène d’Emma Dante © Jean-Louis Fernandez

Dans le rôle-titre, Chiara Isotton, qui avait été une valeureuse Fianciulla del West il y a deux ans, révèle une voix un peu plantureuse pour Manon, même si la sensibilité de l’incarnation à l’heure du trépas fait affleurer des accents de touchante vulnérabilité, et parvient à enfin susciter la compassion du spectateur. Riccardo Massi n’économise pas les élans amoureux de Des Grieux, avec une indéniable plénitude du timbre – à défaut d’un irréprochable raffinement. Bien que rôle relativement secondaire, Lescaut et sa gouaille sont portés avec une présence presque gourmande par Jérôme Boutillier, l’un des plus solides barytons français du moment. Le mordant d’Omar Montanari sied parfaitement à un Géronte de Ravoir habité par la suffisance et la vengeance. Les autres comprimarii sont confiés à deux artistes de l’Opéra Studio, Jenny Anne Flory pour le juvénile musicien, et Hugo Santos dans les emplois du sergent des archers de l’aubergiste, ainsi qu’à un alumni du programme, Robert Lewis, ténor à la saisissante franchise vocale.

Quatre madrigalistes se détachent des choeurs préparés par Benedict Kearns, et la fosse, sous la baguette de Sesto Quatrini, ne ménage pas la vigueur passionnée de la partition de Puccini, non sans une certaine raideur dans la dynamique, qui gagne un peu en souplesse dans les larmes moelleuses du drame.

Manon Lescaut mise en scène d’Emma Dante © Jean-Louis Fernandez

Dans le cadre de son festival « Parier sur la beauté », l’Opéra de Lyon met en regard la destinée de Manon avec celle d’une autre icône tragique du répertoire italien, Violetta Valéry, en reprenant l’adaptation que Benjamin Lazar avait réalisée, pour Les Bouffes du Nord en 2016, de La Traviata. Reprenant en titre une phrase de la lettre de Germont père à l’héroïne, Vous méritez un avenir meilleur pousse dans ses retranchements la porosité expressive entre la parole et le chant dans l’opéra de Verdi, avec des extraits de la pièce de Dumas, La Dame aux camélias, qui a inspiré l’ouvrage lyrique.

Dans le décor économe d’Adeline Caron, sous les lumières tamisées de Maël Iger, Judith Chemla fait rayonner la fragilité rebelle de Marguerite Gautier. Annoncée souffrante, avec une émission vocale parfois au bord de la rupture, elle livre une incarnation marquante de la précarité affective de l’héroïne, et met en valeur avec une sorte d’urgence théâtrale accrue, la versatilité mouvante entre chant et déclamation qui, d’aller-retours de l’italien au français, enjambe les frontières linguistiques et formelles. C’est dans cette fluidité que s’épanouit toute la finesse des arrangements musicaux de Florent Hubert et Paul Escobar – et que réside le génie du spectacle de Benjamin Lazar, réinventant une fidélité nouvelle à l’opéra de Verdi.

Il y a certes quelques passages bavards, à l’exemple des préparations psychotropes du docteur en compagnie de Flora. Habitué des rôles bouffes, Damien Bigourdan se laisse aller à des préciosités qui, sans burlesque, font perdre une certaine crédibilité aux sentiments d’Alfredo. Mais la plasticité du dispositif, mêlant chanteurs et musiciens au cœur de la réécriture de La Traviata, réussit à faire entendre, dans cette fusion onirique entre l’opéra et son souvenir comme un halo théâtral, toute la quintessence de l’émotion portée par le chef-d’oeuvre de Verdi, au TNP de Villeurbanne, partenaire régulier de l’Opéra de Lyon.

Gilles Charlassier