Avec une maîtrise exceptionnelle et une sonorité profondément ancrée dans la tradition, le Quatuor Borodine a transformé la soirée en une rencontre intime avec l’histoire de la musique, interprétant des œuvres de Borodine, Rachmaninov et Brahms avec précision, clarté et une expressivité subtile.
Avec le Quatuor Borodine en concert, la soirée offrait plus qu’une simple succession de trois quatuors à cordes de trois compositeurs différents : c’était une rencontre avec une tradition vivante, qui a su survivre et rester reconnaissable à travers plusieurs générations d’interprètes.
Fondé en 1945, le Quatuor Borodine a connu plusieurs incarnations, tout en conservant ce que l’on décrit souvent comme un « son russe » distinct : une palette sonore concentrée, légèrement austère, un fort sens de l’unité d’ensemble et une priorité accordée à la clarté structurelle plutôt qu’à une démonstration émotionnelle trop appuyée.
Cela témoigne d’une lignée de transmission au sein du groupe, où les nouveaux musiciens héritent non seulement des partitions, mais aussi d’une philosophie esthétique façonnée en partie par leur étroite relation avec des compositeurs comme Dmitri Chostakovitch. Ce que l’on entend aujourd’hui est le fruit d’une tradition accumulée.
Cette tradition s’est peut-être révélée de la manière la plus convaincante dans la « Romance » du Quatuor à cordes n° 1 Sergueï Rachmaninov, moment fort de la soirée.
Le jeu était d’une précision tranchante et d’une grande pureté, avec une transparence qui faisait de la musique une conversation intime entre quatre voix égales. Aucun instrument ne cherchait à dominer, les lignes s’entremêlaient avec une clarté remarquable. Pourtant, l’interprétation restait également sobre : non pas distante, mais retenue, presque stoïque. Cette réserve émotionnelle semblait, en un sens, parfaitement idiomatique : une forme d’expressivité qui évite le sentimentalisme tout en laissant deviner une profondeur sous-jacente.
Dans le Quatuor à cordes n°3 en si bémol majeur de Johannes Brahms, un sentiment de désir de quelque chose de différent, de plus, se fait sentir. Brahms, ancré dans la tradition classique et romantique austro-allemande, s’épanouit souvent dans la chaleur, la densité et un certain lyrisme intérieur. Ici, la même clarté et la même maîtrise qui fonctionnaient si bien chez Rachmaninov apparaissent légèrement insuffisantes sur le plan émotionnel.
Il manquait une certaine chaleur et une plus grande ampleur (davantage de rubato, peut-être?) ou un son plus plein et plus rayonnant, qui aurait permis de faire émerger l’expressivité lyrique de la musique, restée ici en retrait derrière les notes.
Quant au Quatuor à cordes n°1 en la majeur d’Alexandre Borodine, la longueur de l’œuvre peut sembler questionnable au regard de son matériau musical. Borodine, chimiste de profession et membre du « Groupe des Cinq », associait souvent une inspiration lyrique à un sens de la forme parfois épisodique. S’il existe indéniablement de beaux moments, l’ensemble donne l’impression d’un certain manque de nécessité interne : quelque chose dans le discours musical ne se tient pas toujours entièrement, et tous les passages ne s’imposent pas avec évidence.
Malgré cela, le concert dans son ensemble s’est révélé captivant précisément grâce à l’identité du Quatuor Borodine. Leur jeu évite l’émotion facile, privilégiant la précision, l’équilibre et une forme d’expressivité disciplinée. Que cette esthétique ait perduré à travers les décennies — malgré les changements politiques, les renouvellements de musiciens et l’évolution des publics — constitue sans doute leur plus grande réussite. On n’entend pas seulement trois compositeurs issus de traditions différentes : on les perçoit à travers une voix singulière, profondément ancrée dans l’histoire.
Quatuor Borodine
20 Mars 2026
Muziekgebouw aan het IJ, Amsterdam
Programme
Quatuor à cordes n° 1 en la majeur d’Alexandre Borodine
« Romance » du Quatuor à cordes n° 1 de Sergueï Rachmaninov
Quatuor à cordes n° 3 en si bémol majeur de Johannes Brahms
Quatuor Borodine
Nikolai Sachenko violon
Sergei Lomovsky violon
Igor Naidin alto
Vladimir Balshin violoncelle
Image: Quatuor Borodin © Nikita Sharpan
