La fiancée Vendue © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn
La fiancée Vendue © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Jubilatoire et espiègle : la fiancée vendue de Smetana à Vienne

4 minutes de lecture

Sous le chapiteau de Dirk Schmeding, La Fiancée vendue s’épanouit à l’Opéra d’État de Vienne. La partition de Bedřich Smetana, dirigée par Tomáš Hanus, révèle toute la vitalité d’un opéra bouffe profondément tchèque, où la musique, la scène et les acrobaties se répondent dans un spectacle jubilatoire, mêlant tradition folklorique et influences de Mozart, Rossini et Cimarosa.

 

Considérée comme la première grande œuvre lyrique en langue tchèque, La fiancée vendue de Bedřich Smetana fut conçue pour démontrer que la culture tchèque pouvait rivaliser avec les grandes nations européennes sur le plan musical et théâtral. Cet opéra bouffe en trois actes, sur un livret du poète nationaliste Karel Sabina, est ici présenté en version allemande.*

Dès l’ouverture, le ton est donné : musique enjouée et entraînante, fugato étendu des cordes et syncopes percutantes, qui installent immédiatement une atmosphère de fête. Elle agit comme un véritable condensé dramatique, tour à tour légère, espiègle, triomphante et pleine de suspense. Le spectateur est aussitôt plongé dans un univers de cirque, où les pirouettes ne sont pas seulement physiques, mais aussi verbales : chaque personnage rivalise d’adresse et de ruse pour parvenir à ses fins.

La fiancée Vendue © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn
La fiancée Vendue © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

L’intrigue repose sur un mariage arrangé : Mařenka est promise à Vašek, fils d’un riche propriétaire terrien, afin d’éponger les dettes de son père. Mais elle aime Jeník, mystérieux étranger au passé obscur. S’ensuit une série d’intrigues, de ruses et de malentendus typiques de l’opera buffa.

D’un côté, Krušina, père de Mařenka, et Háta, seconde épouse de Mícha et mère de Vašek, conspirent avec le courtier en mariage Kecal, prêt à tout pour empocher une belle somme d’argent. De l’autre, Mařenka et Jeník déploient mille ruses pour éviter ce mariage indésirable.

La fiancée Vendue © Marcel Urlaub
La fiancée Vendue © Marcel Urlaub

La mise en scène de Dirk Schmeding transforme le plateau en chapiteau, reflet d’une société où les individus sont manipulés, exhibés et parfois “vendus” comme des objets. On remarque la scène où la mariée est “pêchée” comme un objet dans une machine à pince.

Tous les éléments scéniques — décors, lumières, costumes, chorégraphies, effets spéciaux — participent à une vision cohérente et organique, enrichissant l’action et le commentaire dramatique.  La vidéo, utilisée avec parcimonie, soutient la narration sans jamais éclipser la musique ou le chant.

Le chœur agit comme une voix collective, commentant avec ironie les réalités du mariage : désillusion, domination domestique et routine conjugale. Ces scènes chorales brillent par leur énergie communicative, révélant toute la vitalité de la partition et ses racines dans les traditions musicales d’Europe de l’Est.

La fiancée Vendue © Marcel Urlaub
La fiancée Vendue © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Slávka Zámečníková incarne une Mařenka remarquable, tant vocalement que théâtralement. Sa voix, ample et ronde, se fait douce et cristalline dans la coloratura, et son jeu, très naturel, traduit avec finesse chaque émotion. Face à elle, Pavol Breslik campe un Jeník romantique et déterminé, l’écriture vocale mettant pleinement en valeur l’ampleur et l’éclat de sa voix lyrique.

L’écriture de Kecal et Vašek, d’abord caricaturale, gagne en relief au fil de l’action. Le Kecal de Peter Kellner devient peu à peu plus spontané, déploie sa voix et séduit par son charisme, tandis que le Vašek de Michael Laurenz, de quelque peu agaçant avec son bégaiement, finit par émouvoir par sa naïveté. On en vient à lui souhaiter le bonheur auprès de la petillante Esmeralda d’Ilia Staple, artiste de cirque dont il s’éprend. Ce personnage doit beaucoup aux talents musicaux et comiques de la chanteuse, qui se prête avec aisance à plusieurs numéros circassiens.

La fiancée Vendue © Marcel Urlaub
La fiancée Vendue © Marcel Urlaub

La Ludmila timide de Juliette Mars contraste avec la Háta combative d’Anna Werle, qui surgit sur scène dans une cage, vêtue d’un ensemble léopard. Krušina (Franz Xaver Schlecht) et Mícha (Ivo Stanchev) se montrent également convaincants, malgré la relative brièveté de leurs rôles.

Particulièrement réussie, toute l’équipe du cirque : du directeur (Matthäus Schmidlechner) aux danseurs acrobates. Ils nous offrent un spectacle entraînant et fluide, alliant prouesses athlétiques, jeu scénique et inventivité artistique, en parfaite harmonie avec la musique, le chant et l’intrigue.

L’orchestre, sous la direction de Tomáš Hanus, se montre d’une précision et d’une vitalité remarquables : les rythmes dansants, les syncopes, les dialogues instrumentaux et les climats festifs sont rendus avec un sens du détail et de l’élan qui électrise la scène. La direction musicale sait faire respirer la partition, alternant les moments légers et espiègles avec les passages plus expressifs et dramatiques, révélant toute la richesse orchestrale de Smetana.

Cette production de La Fiancée vendue conjugue virtuosité musicale, inventivité scénique et humour comique, et l’on quitte le théâtre le cœur léger, fredonnant encore les airs entraînants de Smetana.

 


La fiancée vendue
Opéra d’État de Vienne
26 mars 2026


Distribution

Krušina : Franz Xaver Schlecht
Ludmila : Juliette Mars
Mařenka : Slávka Zámečníková
Mícha : Ivo Stanchev
Háta : Anna Werle
Jeník : Pavol Breslik
Vašek : Michael Laurenz
Kecal : Peter Kellner
Directeur des comédiens : Matthäus Schmidlechner
Esmeralda : Ilia Staple
Comédien : Alex Ilvakhin

Direction musicale : Tomáš Hanus
Mise en scène : Dirk Schmeding
Scénographie : Robert Schweer
Costumes : Alfred Mayerhofer
Chorégraphie : Annika Dickel
Lumières : Tim van ’t Hof
Vidéo : Johannes Kulz

Photo de couverture : Marcel Urlaub

* Nouvelle version allemande du texte par Susanne Felicitas Wolf en collaboration avec Sergio Morabito, basée sur la version scénique de Carl Riha et Winfried Höntsch, en utilisant des passages des traductions de Kurt Honolka et Paul Esterhazy.

Parallèlement à sa formation en chant lyrique et en hautbois, Cinzia fréquente l'Académie des Beaux-Arts puis se spécialise en communication du patrimoine culturel à l'École polytechnique de Milan. En 2014 elle fonde Classicagenda, afin de promouvoir la musique classique et l'ouvrir à de nouveaux publics. Elle est membre de la Presse Musicale Internationale.