Fidèle à sa tradition d’ouverture, le Festival Musique sacrée de Perpignan met à l’affiche la rencontre entre jazz et répertoire choral classique avec le pianiste Paul Lay, en trio, et le choeur de chambre Les Éléments, une institution bientôt trentenaire, basée en Occitanie, à Toulouse, sous la direction de Joël Suhubiette.

La musique sacrée ne se limite pas au répertoire religieux. C’est aussi une question de rencontres, et celle entre Paul Lay et le choeur de chambre Les Eléments l’illustre en ce premiers des cinq grands concerts « Florilège » de l’édition 2026 du Festival Musique sacrée de Perpignan, placée sous la thématique de l’Allégresse.
Printemps, la première des deux compositions de Paul Lay qui introduisent la soirée dans l’Église des Dominicains, met en musique des vers de Hugo, avec des harmonies un peu suaves. La strophe initiale du poème de Dickinson, Our Share of Night, affirme une plus nette pureté chorale. Les voix se glissent ensuite dans les syncopes jazz portées par l’élan instrumental, avant de revenir à l’extase augurale. L’éclectisme de Paul Lay se déploie également dans les arrangements du répertoire classique, à l’exemple de la métamorphose de la polyphonie de Purcell, où la complainte contrapuntique Hear My Prayer, O Lord, est prolongée par des scintillements pianistiques que soutiennent les rythmes de la batterie de Donald Kontomanou et la contrebasse de Clemens van der Feen.

L’intelligence et la symbiose sensible entre les esthétiques se confirme dans les pièces instrumentales du pianiste, Ombres et lumière, Waves of Light, Psaume et Flashing Suite, avec une assimilation des œuvres du passé s’inscrivant dans le geste d’Oscar Peterson. Paul Lay le fait revivre en reprenant l’Allegro tirée de sa Bach suite, où le swing fait jubiler la vitalité du concerto baroque. Page chorale du jeune Ligeti sur un poème hongrois de Weöres, Éjszaka fait rayonner toute la précision des pupitres des Éléments, où l’homogénéité de la texture d’ensemble ne recouvre jamais le cisèlement des parties de cette miniature progressant comme une foule avant de se sublimer aux confins du silence.

C’est à un autre musicien d’origine magyare que Paul Lay rend hommage, le contrebassiste Matyas Szandaï, disparu en 2023, dans ce qui est le sommet émotionnel de la soirée. Chœur bouche fermée et mélodie teintée d’une lumineuse mélancolie qui ne déparerait pas chez Jacques Demy, Douce incandescence enveloppe l’auditoire dans une intimité recueillie que l’adaptation du jazzman de la Cantate BWV 12 Weinen, Klagen Sorgen, Zagen de Bach porte à son acmé. A travers le filtre de l’arrangement, les échos du Cantor de Leipzig découvrent, avec la complicité des chanteurs des Éléments, une nouvelle quintessence du sacré dans la sécularisation de l’expression religieuse. Sur le poème The Moon de Thoreau, She is the Mistress of the Night referme le voyage musical de Paul Lay à la manière d’un viatique apaisé, moiré de doux chromatismes que les polyphonies anglaises ne renieraient pas, jusqu’à l’exaltation finale. Jalonné d’interventions du pianiste et de Joël Suhubiette qui guident le public au fil du programme, ce Waves of Light n’a pas besoin de plaidoyer supplémentaire pour faire éclore l’étymologie profonde du religieux par de-là les genres et les époques – et l’esprit du festival dirigé par Elisabeth Doms.
Gilles Charlassier
