Messa da Requiem de Verdi mise en scène de César Vayssié © Christophe Rayanud de Lage

Requiem immersif à l’Opéra national de Nancy-Lorraine

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L‘Opéra national de Nancy-Lorraine referme sa saison lyrique avec le Requiem de Verdi, dans une mise en scène saturée d’images confiée au vidéaste César Vayssié, sous la direction ardemment dramatique de Sora Elisabeth Lee.

Messa da Requiem de Verdi mise en scène de César Vayssié © Christophe Rayanud de Lage

Écrite en hommage à Manzoni, la Messa da Requiem de Verdi excède largement le cadre d’une œuvre liturgique – même si sa construction suit l’essentiel de l’office catholique pour les défunts. Sa puissance dramatique emprunte nettement à l’opéra, et ce n’est pas un hasard si le motif de la déploration sur la mort de Posa au quatrième acte de Don Carlos se retrouve dans le Lacrymosa. Les fureurs du Dies Irae, que l’on retrouve dans plusieurs moments clefs de la partition, et que l’on associe souvent à la vigueur sculpturale des damnés dans le Jugement Dernier de Michel-Ange, ont inspiré plus d’une fois le cinéma et sont devenus légendaires, bien au-delà des cercles mélomanes.

Messa da Requiem de Verdi mise en scène de César Vayssié © Christophe Rayanud de Lage

C’est cette fascination pour la corruption des corps, meurtris par les violences et la mort qui constitue le point de départ, et son doute le seul, du travail visuel de César Vayssié. Sur un écran qui divise la scène dans le sens de la hauteur et cannibalise inévitablement l’attention, défilent des sortes de zombis, dans des postures qui enjambent la vie et la mort, ainsi que tous les clivages d’une morale traditionaliste que certains aimeraient ressusciter – au nom du respect dû à la religion chrétienne, le projet a fait l’objet de menaces de la part de prétendus croyants qui ne sont rien d’autres que des identitaires fascistes. Vrai et faux, performance et coulisses du tournage se mêlent dans ce continuum de luttes et de victimes où  abonde le sang et à l’esthétique de type collage qui n’évite pas certains parti-pris – il n’y a pas qu’à Gaza que sévissent les horreurs de la guerre.

Cette saturation vidéo qui recherche une expérience immersive remontant, pour certains, aux cavernes préhistoriques, se révèle rétive à la dimension dialectique de la catharsis dans l’arène théâtrale. Sans renier la parodie inhérente à l’univers queer largement présent dans ce Requiem, cette débauche visuelle, d’une cohérence monolithique, prend l’ascendant sur l’ambivalence plus ironique du jeu d’acteurs dans la moitié inférieure du cadre de scène, en particulier des trois artistes chorégraphiques aux parcours très contrastés et accompagnés par Simon Feltz. Sous les lumières d’Anne Meeussen, parfois inspirées dans un dépouillement quasi post-apocalyptique, et, ça et là, aux effets habiles sur le plafond de la salle, la pole dance de Lyou Bouzon Simonet dévoile des échos circassiens, et Pursy de Médicis livre des numéros de drag queen aussi spectaculaires que ses costumes, réalisés comme les maquillages avec le concours d’une autre figure du cabaret travesti, Jean-Biche, comme des cuissardes à talons peu compatibles avec les températures caniculaires.

Messa da Requiem de Verdi mise en scène de César Vayssié © Christophe Rayanud de Lage

Sous la direction de Sora Elisabeth Lee, à la tête de pupitres investis de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, la musique de Verdi est servie avec une constante énergie dramatique, qui ne laisse aucun répit au souffle sculptural de la fresque chorale réunissant les effectifs de Nancy et Metz, préparés par Nathalie Marmeuse – une collaboration rare entre deux villes gémellaire dans la taille mais non dans l’histoire, et qui se voient toujours rivales. Le quatuor de solistes affirme une égale intensité expressive. Jongmin Park fait valoir des graves solides dans une tessiture de basse charnue qui porte un engagement lyrique au premier degré. Joshua Blue ne ménage pas l’éclat des interventions du ténor. La couleur des deux voix féminines se confondent plus que de coutume, peut-être au diapason d’une scénographie qui brouille les frontières d’état et de genre. La soprano Sally Matthews laisse s’épanouir un medium sombre qui rehausse de manière inhabituelle les teintes harmoniques de la mezzo, Eugénie Joneau.

Pour légitime qu’il soit de la présenter, et rien n’est plus imbécile sinon abject que la censure, surtout a priori, l’expérience totale proposée par César Vayssié, qui ne prétend pas choquer gratuitement et se veut bienveillante, peut, à en voir certaines réactions, prendre le risque d’une sorte d’idolâtrie – c’est aussi l’un des dangers de l’art total de Wagner, auquel il est cependant très loin de se réduire. L’hétérogénéité du contenu du spectacle n’est pas assignée à la forme qu’il a prise – et c’est là seul où peut se placer le débat entre ceux qui « ont marché » et les autres.

Gilles Charlassier