À l’occasion du 80e anniversaire des Bamberger Symphoniker (l’Orchestre symphonique de Bamberg), leur directeur musical Jakub Hrůša revient sur l’histoire singulière de l’orchestre, héritier de la tradition musicale de Prague, évoque la Mahler Competition, la jeune génération de chefs d’orchestre.
Cette année marque le 80e anniversaire des Bamberger Symphoniker. Vous êtes le premier directeur musical tchèque de l’histoire de l’orchestre. Que représente pour vous cette nomination ?
Jakub Hrůša L’histoire des Bamberger Symphoniker est très particulière. Avant même leur fondation en 1946, leur cœur provenait du Deutsche Philharmonische Orchester Prag, l’Orchestre Philharmonique allemand de Prague.
Il faut bien comprendre que cela ne renvoie pas à une identité tchèque au sens national du terme. Pendant des siècles, les pays de Bohême ont été habités par deux communautés, tchèque et germanophone. Cette coexistence a produit une tradition musicale exceptionnelle.
Après la Seconde Guerre mondiale, cette histoire fut brutalement interrompue. Les musiciens germanophones furent contraints de quitter la Tchécoslovaquie. Beaucoup se retrouvèrent à Bamberg où ils recréèrent l’orchestre en préservant cette tradition.
C’est pourquoi mon arrivée possède une dimension symbolique très forte. Je viens du pays où cette histoire a commencé, même si l’orchestre est, depuis sa création, pleinement allemand, tant par sa langue que par sa culture.
Cette proximité historique nous a permis d’approfondir naturellement le dialogue entre les traditions musicales allemande et tchèque. Nous avons enrichi le répertoire de l’orchestre avec davantage de musique tchèque, tout en restant profondément attachés au grand patrimoine germanique. Aujourd’hui, cet équilibre fait pleinement partie de notre identité artistique.

On évoque souvent le « Bohemian Sound » des Bamberger Symphoniker. Comment le définiriez-vous ?
Jakub Hrůša J’ai cessé d’essayer de le définir avec des mots… parce que j’échouais toujours. Je crois qu’il faut simplement écouter l’orchestre.
Son identité est le résultat d’un héritage transmis de génération en génération. C’est une sorte d’ADN collectif qui s’exprime dans la manière de phraser, de construire le son, de choisir les musiciens lors des auditions.
Bien sûr, les générations ont changé depuis 1946, les musiciens viennent aujourd’hui du monde entier. Pourtant, il y a quelque chose qui demeure.
C’est un peu comme une famille dont les ancêtres venaient de Bohême : plusieurs générations plus tard, on garde malgré tout une mémoire, une sensibilité, une relation particulière avec cette origine.
Les Bamberger Symphoniker organisent la Mahler Competition, aujourd’hui l’un des plus prestigieux concours de direction d’orchestre. Pourquoi ce concours est-il si important pour l’orchestre ?
Jakub Hrůša Parce qu’il est de notre responsabilité d’accompagner la nouvelle génération. Cette tradition, initiée avec beaucoup de clairvoyance, mérite d’être poursuivie. Le concours a déjà révélé des chefs extraordinaires comme Gustavo Dudamel, Lahav Shani et beaucoup d’autres.
Gustav Mahler occupe une place toute particulière dans l’histoire de notre orchestre. Lui aussi appartenait à cette culture germanophone née dans les pays de Bohême. Il représente parfaitement cet héritage commun.
Ce qui distingue également notre concours, c’est son atmosphère. Les candidats travaillent dès le début avec un grand orchestre symphonique sur un répertoire majeur. Ils disposent de temps, peuvent assister aux répétitions de leurs collègues, échanger avec le jury, rencontrer les autres chefs. Il n’existe pratiquement aucune pression extérieure.
Bamberg offre un environnement idéal où chacun peut donner le meilleur de lui-même. Cela ressemble presque à un festival d’été consacré à la direction d’orchestre.

Au-delà du concert final, quels éléments sont déterminants dans l’évaluation des candidats ?
Jakub Hrůša La décision du jury ne repose pas uniquement sur le concert de la finale. Elle est le fruit d’une évaluation de l’ensemble du parcours des candidats tout au long du concours. Bien sûr, la prestation finale constitue un élément essentiel, mais ce sont surtout le travail accompli pendant les répétitions, les ateliers, la collaboration avec l’orchestre et la manière dont chaque candidat a travaillé avec l’orchestre qui ont guidé notre jugement. Le concert final représente en quelque sorte le couronnement de tout ce processus. Je tenais à le rappeler au public afin que le public comprenne mieux les critères qui ont conduit à notre décision.
Observez-vous une évolution chez les jeunes chefs d’aujourd’hui ?
Jakub Hrůša C’est leur incroyable diversité. Je ne vois aucune tendance dominante. Les personnalités sont très différentes les unes des autres, ce qui est une excellente chose.
En revanche, j’aimerais voir davantage de femmes candidates. Le nombre de candidatures féminines reste encore très faible. J’encourage chaque jeune cheffe à se présenter, car nous souhaitons sincèrement qu’elles soient plus nombreuses.
Par ailleurs, le concours est devenu véritablement international. Cette année encore, nous avons reçu des candidatures provenant de tous les continents, ce qui est extrêmement réjouissant.
Propos recueillis par Marine Park, le 3 juillet 2026 à Bamberg (Allemagne)
