À une semaine d’intervalle, deux figures majeures du piano coréen contemporain se sont succédé sur les scènes parisiennes. D’un côté, Yunchan Lim, au geste incandescent, avec l’Orchestre de Paris dirigé par Klaus Mäkelä ; de l’autre, Seong-Jin Cho, plus intériorisé, aux côtés de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sous la direction de Myung-Whun Chung. Deux visions, deux esthétiques, deux manières d’habiter le grand répertoire romantique.
En ce mois de mars, Paris offrait un fascinant miroir de la nouvelle génération pianistique coréenne. À quelques jours d’intervalle, deux artistes aujourd’hui au sommet — Yunchan Lim et Seong-Jin Cho — investissaient les grandes scènes de la capitale avec des concertos parmi les plus joués du répertoire. Une telle programmation, centrée sur des œuvres aussi familières que le Concerto n°2 de Sergei Rachmaninoff ou celui de Frédéric Chopin, impose une exigence accrue : au-delà de la virtuosité, c’est bien la singularité de l’interprétation qui fait la différence.
Le concert de Seong-Jin Cho à la Maison de la Radio, le 20 mars, s’inscrivait dans une esthétique résolument classique, presque intériorisée, en contraste avec la tension spectaculaire du programme proposé une semaine plus tôt à la Philharmonie de Paris. Là où Yunchan Lim et Klaus Mäkelä privilégiaient une lecture nerveuse, incisive et quasi vertigineuse, Seong-Jin Cho et Myung-Whun Chung optaient pour une approche plus architecturée, élégante, fidèle à une certaine tradition.

Dès son entrée en scène, Seong-Jin Cho impose sa sobriété coutumière. Mais derrière cette apparente retenue se déploie une conception profondément dramaturgique du Concerto n°2 de Frédéric Chopin. Loin d’une simple succession de tableaux lyriques, son interprétation évoque une véritable construction opératique. Chaque note semble articulée comme une réplique, chaque phrase portée par un souffle vocal. Le piano devient voix.
Dans le premier mouvement, l’introduction orchestrale, sous la direction claire et fluide de Myung-Whun Chung, agit comme un prélude dramatique, installant une atmosphère presque théâtrale. L’entrée du soliste se fait alors comme celle d’un protagoniste, porteur du récit. La continuité du discours frappe par sa lisibilité : Seong-Jin Cho privilégie une narration fluide, où chaque transition semble pensée à l’échelle de l’ensemble.
Le deuxième mouvement constitue sans doute le cœur expressif de cette lecture. Entre aria suspendue et récitatif dramatique, Seong-Jin Cho y déploie une palette nuancée, où se croisent tension intérieure et lyrisme contenu. Dans les passages plus contrastés, son sens du théâtre s’affirme avec acuité : les lignes dialoguent, se répondent, comme dans une scène où se mêlent passion, colère et regret.
Le finale, empreint du rythme de la mazurka, conserve cette clarté de construction, sans jamais céder à la simple virtuosité brillante. L’ensemble du concerto apparaît ainsi comme un tout organique, structuré, presque narratif — une sorte d’opéra sans paroles. Une vision qui rappelle combien Frédéric Chopin, profondément marqué par le bel canto, a inscrit dans ses œuvres une dimension vocale et dramatique.
En seconde partie, la Symphonie n°2 de Johannes Brahms prolonge cette impression de continuité naturelle. Sous la baguette de Myung-Whun Chung, la musique coule avec évidence. La relation de longue date entre l’Orchestre Philharmonique de Radio France et son ancien directeur musical s’entend immédiatement : les musiciens suivent avec confiance une direction souple, précise, qui met en valeur les grandes lignes mélodiques et la chaleur de l’écriture brahmsienne.
Face à l’intensité presque volcanique de Yunchan Lim, Seong-Jin Cho propose ainsi une autre voie : celle d’un Chopin intériorisé, construit, dramaturgique. Deux visions contrastées, mais également légitimes, qui témoignent de la richesse d’une nouvelle génération d’interprètes capables de renouveler notre écoute d’un répertoire pourtant familier.
