Castor et Pollux mise en scène d'Edward Clug © Magali Dougados

Castor et Pollux minimaliste et chorégraphique à Genève

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Le chorégraphe Edward Clug met en scène son premier opéra au Grand-Théâtre de Genève, Castor et Pollux de Rameau, dans une proposition contemporaine et minimaliste où se distingue Andreas Wolf, Pollux à la présence saisissante, sous la direction énergique de Leonardo García Alarcón, à la tête de son ensemble Capella Mediterranea.

Castor et Pollux mise en scène d’Edward Clug © Magali Dougados

Après sa collaboration avortée avec Voltaire pour Samson, à cause de la censure, Rameau a repris en partie la musique prévue pour ce drame biblique – récemment « reconstitué » de manière contemporaine par Raphaël Pichon et Claus Guth – dans la mythologie des Dioscures, sur un livret d’un ami du grand philosophe, Pierre-Joseph Bernard. Assumant la place de la danse dans Castor et Pollux, le Grand Théâtre de Genève a confié la mise en scène de cette tragédie lyrique à un chorégraphe, Edward Clug, qui fait ses premiers pas dans le répertoire d’opéra.

Loin d’ignorer le statisme de la dramaturgie, le spectacle présenté au Bâtiment des Forces Motrices assume une dimension picturale, en premier lieu avec le fond vidéo de nuées, entre Turner et Kandinsky, figées dans une évolution perpétuelle par Rok Predin. Une certaine lassitude peut également affleurer devant les pénombres lumineuses calibrées par Tomaž Premzl, qui enveloppent le minimalisme abstrait de Marko Japelj, auquel s’accordent les costumes plutôt intemporels de Leo Kulaš. Les panneaux anthracite mobiles, mur ou piédestal au gré des manipulations de ces agrès scénographiques, sont parfois meublés de quelque chaise dans une position qui défie la gravitation.

Castor et Pollux mise en scène d’Edward Clug © Magali Dougados

Le trivial réapparaît dans le jeu de parapluies rappelant passablement la mise en scène des Boréades par Robert Carsen, ou encore dans un ballet de caddies qui transportent les âmes défuntes aux Enfers, incarnées par des corps dans le grillage métallique, un sort partagé par Castor. Si les glissades des danseurs – parfois impulsées par Pollux – sur le liquide blanchâtre donnant au sol des allures de voie lactée sont, par la grâce éthérée qui se dégage de ce geste loin d’être inédit dans le répertoire chorégraphique, l’un des sommets poétiques de la soirée, les ressources expressives des chariots consuméristes ne s’épanouissent vraiment que dans le tableau final, où, véhicules de lampions, ils participent à un rituel cosmique, non dénué de banalité dans l’accumulation en forme de bûcher, mais nimbé d’une authentique magie dans une lumière d’aube qui pourrait faire du récit des péripéties de Castor, Pollux et Télaïre, une propédeutique nocturne à l’aurore de l’éternité – des dieux et de la raison.

Après une entrée un peu plus puissante que nécessaire, le Pollux d’Andreas Wolf se distingue comme la grande présence vocale de la soirée, avec une vaillance de bronze qui n’oublie pas de laisser affleurer la fragilité des sentiments – et une grande lisibilité dans la dialectique des émotions que l’abstraction scénographique accompagne efficacement. Seul chanteur à ne pas être en prise de rôle, Reinoud van Mechelen lui donne la réplique en Castor avec une souplesse dans la déclamation et un instinct du style qui en font une des références actuelles dans le baroque français. Sophie Junker livre une Télaïre frémissante, qui privilégie parfois la tension expressive à la justesse de la partition. Mezzo applaudie dans le répertoire romantique, Eve-Maud Hubeaux semble un peu égarée dans Rameau en composant une Phébé quasi expressionniste, avec une sortie de scène semblable à une peinture de Munch. Alexandre Duhamel et Sahy Ratia forment un duo d’athlètes complémentaires. Le baryton français s’accommode d’une tessiture un peu grave pour imposer l’autorité généreuse de Jupiter, et le ténor malgache se révèle un Grand Prêtre au naturel lumineux. Giulia Bolcato séduit par son babil fruité dans les interventions d’une suivante d’Hébé, d’un plaisir céleste et d’une ombre heureuse. Les répliques d’une ombre et l’air d’une planète reviennent à une soliste du Jeune Ensemble du Grand-Théâtre de Genève, Charlotte Bozzi, qui ne manque pas de la fraîcheur requise.

Castor et Pollux mise en scène d’Edward Clug © Magali Dougados

Préparés par Mark Biggins, les choeurs s’inscrivent dans la lecture d’une indéniable vitalité dramatique impulsée par Leonardo García-Alarcón. A la tête de Cappella Mediterranea, le chef argentin, qui, en un enchaînement ça et là un peu précipité des numéros, met un accent sur le continuo dans la complexité harmonique de la version originelle de 1737 de la partition – avec, outre le Prologue, quelques coupures plus discrètes –, se révèle à son meilleur dans les accents presque madrigalesques des retrouvailles entre Castor et Télaïre. A l’évidence, l’interprétation de Rameau n’est aucunement figée.

Gilles Charlassier