Billy Budd mise en scène Richard Brunel © Jean-Louis Fernandez

Billy Budd magistral à l’Opéra de Lyon

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Après une Manon Lescaut de Puccini illustrée par Emma Dante, l’Opéra de Lyon poursuit son festival sur le thème « Parier sur la beauté » avec une nouvelle production de Billy Budd. La mise en scène de Richard Brunel met en avant le sacrifice du destin d’un simple marin à la violence de la hiérarchie d’un huis-clos militaire, dans le chef-d’œuvre de Britten, joué pour la première fois à Lyon.

Billy Budd mise en scène Richard Brunel © Jean-Louis Fernandez

Après l’importation, la saison dernière, de la mise en scène de Peter Grimes que Christof Loy avait créée à Vienne en 2015, qui, dans un spectacle illustrant de manière marquante la force physique exercée par le jugement social, fait glisser la cause de la marginalité du héros vers son homosexualité mal acceptée, avec un jeune mousse incarné non plus par un enfant mais par un éphèbe largement pubère, l’Opéra de Lyon fait entrer Billy Budd à son répertoire, dans une lecture qui n’appuie pas la tension sexuelle dans l’univers entièrement masculin du navire de guerre. Avec la complicité de Laurent Castaingt aux éclairages, Richard Brunel restitue, avec autant de lisibilité que d’efficacité poétique, la double temporalité de l’adaptation de la nouvelle de Melville.

Pendant le prologue au lever de rideau, dans une onirique lumière d’aube au diapason des hypnotiques chromatismes de la musique, Vere se remémore l’histoire de William Budd, et sa tragique condamnation à mort alors qu’il était capitaine du navire de guerre L’Indomptable, pendant l’été 1797, et que l’Angleterre combattait la France post-révolutionnaire. Le décor d’échaudages et de cordages, conçu par Stephan Zimmerli, s’avance du fond de la scène quand le récit plonge dans les péripéties de ce passé. Sans avoir besoin de réalisme visuel au premier degré, le dispositif de panneaux mobiles à plusieurs niveaux condense remarquablement les rapports d’assujettissement des hommes dans ce contexte militaire, des recruteurs à la hiérarchie sur le bateau.

Billy Budd mise en scène Richard Brunel © Jean-Louis Fernandez

C’est surtout un écrin pour une puissante direction d’acteurs, et des foules en particulier. Portée par une partition qui se développe à la manière de la houle, avec de longues vagues chorales, la violence du pouvoir et de l’oppression s’exprime avec une évidence saisissante dans cette lecture à la fois fidèle et épurée – jusque dans les costumes de Bruno de Lavenère. Plus que l’attirance sexuelle qui sourd sans jamais que l’on éprouve le besoin de l’exhiber, elle met en avant l’intolérance de la noirceur sadique de Claggart à la rayonnante fraîcheur morale de Billy, laissant ainsi affleurer la valeur de parabole d’une histoire tendue également par la question de la solidarité dans les troupes maltraitées. Au moment de l’épilogue, le plateau retrouve son dépouillement initial, et le récit se révèle clairement celui d’un témoignage, des années après les faits, devant la justice des hommes – mais peut-être aussi divine. La dégradation de Vere à la fin n’est sans doute pas la seule sentence du tribunal : affranchi du poids de sa fonction, le vieux capitaine laisse enfin s’épancher son affection pour Budd, et la certitude de son innocence. Au terme de sa vie, comme au cœur des événements, Paul Appleby confie avec une sensibilité prégnante les hésitations et les ambivalences du personnage, miroir de celles renvoyées vers le public en forme d’interrogations morales.

Billy Budd mise en scène Richard Brunel © Jean-Louis Fernandez

Dans le rôle-titre, Sean Michael Plumb affirme un élan lumineux qui contraste parfaitement avec la férocité du Claggart de Derek Welton, à l’émission dense et précise, sans lourdeur inutile. Solide basse maintenant quasi émérite, Scott Wilde résume toute la bienveillance de Dansker. Rafal Pawnuk et Daniel Miroslaw proclament l’autorité des officiers Flint et Ratcliff. Oliver Johnston résume la détresse de Whiskers enrôlé de force, et Michal Marhold assume la présence du matelot Donald. La vénalité du novice est campée par William Morgan, aux côtés du Squeak de Filipp Varik, membre du Lyon Opéra Studio comme Alexander De Jong, auquel reviennent les répliques de Redburn. Les apparitions de Guillaume Andrieux en Jones et ami du novice complètent un plateau vocal investi.

Celles du maître d’équipage et du second maître de détachent des effectifs du Choeur, augmentés de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, qui témoignent d’un constant engagement dramatique sous la houlette de Benedict Kearns, lequel dirigera la dernière représentation. Sous la baguette de Finnegan Downie Dear, la fosse célèbre toute la vigueur évocatrice du chef-d’œuvre de Britten. Une magistrale de Billy Budd au répertoire de l’Opéra de Lyon.

Gilles Charlassier