Yunchan Lim (c) Marine Park
Yunchan Lim (c) Marine Park

Yunchan Lim et Klaus Mäkelä : du vertige romantique à l’introspection incandescente

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À la Philharmonie de Paris, les 11 et 13 mars, Yunchan Lim et Klaus Mäkelä ont offert un diptyque saisissant, traversant deux visions du lyrisme russe, entre déferlement orchestral et intériorité brûlante.

Le 11 mars, la Grande Salle affichait complet pour un programme entièrement consacré à Sergueï Rachmaninov. Mêlant public parisien et spectateurs venus de l’étranger, attirés par un engouement presque comparable à celui suscité par une star de K-pop autour du jeune prodige coréen, l’auditoire emplissait la salle d’une excitation palpable, perceptible bien avant le lever de rideau.

Dès les premières mesures du Prélude op. 3 n°2, dans sa version orchestrée par Henry Wood, Mäkelä impose un geste net, presque fulgurant. L’écriture pianistique originelle se déploie ici en une fresque amplifiée, traversée de vagues sonores impressionnantes.

Yunchan Lim / Klaus Mälkelä (c) Marine Park
Yunchan Lim / Klaus Mälkelä (c) Marine Park

Dans le Concerto pour piano n°2, Yunchan Lim frappe d’emblée par un jeu d’une intensité concentrée. Le célèbre motif initial, énoncé comme un glas, ouvre sur un flux d’arpèges d’une fluidité remarquable. Le tempo, volontairement tendu, confère à l’ensemble un élan électrisant. Mais au-delà de la virtuosité, c’est la qualité d’écoute qui fascine : dans le deuxième mouvement, le pianiste dialogue avec les bois — flûte, clarinette — dans un esprit presque chambriste, attentif à chaque respiration orchestrale.

Le finale, porté par une énergie presque explosive, évite pourtant toute démonstration gratuite. Lim privilégie une articulation incisive, un rubato subtil, jusqu’à ces silences suspendus qui structurent le discours. Ce concerto, souvent exposé au risque de la banalité, retrouve ici une profondeur insoupçonnée : une véritable dramaturgie du son, tendue comme un arc.

La Symphonie n°2 confirme la maîtrise de Mäkelä. Le premier mouvement déploie une ampleur lyrique aux accents tchaïkovskiens, soutenue par la cohésion remarquable des cordes de l’Orchestre de Paris. Le scherzo, traversé par le motif du Dies irae, progresse avec une tension presque labyrinthique. Dans l’Adagio, les bois solistes brillent par leur expressivité, révélant l’art mélodique, la marque de fabrique de Rachmaninov. Enfin, le finale, d’une précision rythmique implacable, couronne l’ensemble dans une clarté structurée. L’interprétation séduit par son équilibre, sa respiration horizontale, loin de tout pathos excessif.

(c) Marine Park

Deux jours plus tard, à la Cité de la Musique, changement de perspective. Le format plus intime révèle une autre facette des artistes. Après une ouverture chorale lumineuse (Clara Schumann, Robert Schumann, Jean Sibelius), Yunchan Lim s’empare des sonates de Alexandre Scriabine.

Dans les Sonates n°3 et n°4, son jeu déploie une palette sonore d’une richesse fascinante. Les textures se superposent en strates mouvantes, entre mysticisme et sensualité. Le phrasé, souple et habité, révèle une maîtrise du temps hors norme. Chaque note semble pesée, investie d’une tension intérieure rare. Chez Scriabine, cette approche quasi visionnaire trouve un terrain d’élection.

La soirée s’achève avec le Quatuor à cordes n°8 de Dmitri Chostakovitch, interprété par des musiciens de l’Orchestre de Paris, rejoints par Mäkelä au violoncelle. Sous l’impulsion du violon solo Sarah Nemtanu, l’œuvre déploie toute sa charge tragique. Cris, tensions, résignation : la musique devient un espace de mémoire, hanté par la guerre et la violence du siècle.

Ce diptyque révèle ainsi deux visages complémentaires : l’exubérance romantique et l’introspection existentielle. Entre maîtrise technique et engagement total, Yunchan Lim et Klaus Mäkelä confirment leur place parmi les artistes les plus captivants de leur génération.

Membre du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse, Marine partage ses émotions au travers de ses chroniques. Marine Park est rédactrice de différents médias spécialisés dans la musique classique. Diplômée du cursus professionnel « Administrateur / Producteur Projets Musicaux » à l’Université de Paris, Marine est conseillère artistique et développe divers projets artistiques.
(c) Jean Grisoni