Sous la baguette de son directeur musical Roderick Cox, l’Orchestre national Montpellier Occitanie s’écarte des habitudes d’une soirée symphonique en ouvrant le concert avec l’énergique Quatrième de Beethoven. Après l’entracte, le chef accompagne ensuite la soprano Golda Schultz pour faire découvrir au public languedocien le cycle de mélodies Honey and Rue d’André Previn, d’une grande générosité expressive qui s’épanouit également dans la suite du Chevalier à la Rose que Strauss a tirée de son opéra viennois jusqu’au bout des notes.
Les interprétations sur instruments d’époque ont renouvelé nos attentes d’écoute, et pas seulement dans la musique baroque. L’approche que l’on a l’habitude de qualifier d’historiquement informée, ne se limite pas à la seule question de la lutherie, et ses acquis sont depuis assimilés également par les formations symphoniques traditionnelles – et parmi les chefs légendaires du grand répertoire Simon Rattle a été, dans une intégrale beethovénienne, l’un des premier à assumer magistralement cette porosité féconde entre les pratiques.

C’est avec sans doute la moins souvent jouée des symphonies de Beethoven, la Quatrième, souvent dans l’ombre des tutélaires Troisième et Cinquième, que Roderick Cox illustre cette dynamique avec l’Orchestre national Montpellier Occitanie. Sous la baguette de son directeur musical, les pupitres languedociens font chatoyer la vitalité des couleurs de la partition, dès l’Allegro vivace augural, introduit par un Adagio aux allures de préparation de palette picturale. Le deuxième mouvement, noté également Adagio, laisse s’épanouir le tuilage entre la ligne de chant et la pulsation rythmique, qui, avec les timbales, se fait également mélodique. Après un scherzo a la vigueur soutenue, mais sans jamais renoncer à la clarté de l’étagement des timbres, la direction de Roderick Cox n’hésite pas à pousser dans ses retranchements la volubilité du finale, où les pupitres de bois – clarinette, basson et hautbois dans un passage de relais du thème quasi dansé comme Beethoven en a le secret – rivalisent de virtuosité.

Au retour de l’entracte de ce concert qui bouscule les conventions de l’académique ouverture-concerto-symphonie, le chef américain fait découvrir un cycle de mélodies de son compatriote André Previn. Sur des poèmes de Toni Morrison, Honey and Rue balaie, avec une orchestration condensée de bois, cordes, harpe, piano et percussions, une esthétique protéiforme, du post-romantisme au jazz, en passant par une virtuosité vocale aussi pure que décantée, au diapason du parcours du compositeur lui-même. L’ouverture avec First I’ll Try Love rappelle l’élan de la chanson à boire au début du Chant de la Terre de Mahler. Dans Whose House is This, Golda Schultz se glisse dans les pas de son aînée Kathleen Battle qui avait commandé le cycle, pour faire partager une parenthèse suspendue, quasi méditative. The Town is Lit fait contraster la fluidité d’une conversation domestique avec l’agitation de la grande ville emmenée par les rythmes jazz surgissant avec une nervosité gourmande sous l’impulsion de Roderick Cox. Entièrement a cappella, Do You know Him, reprend le geste de la Sequenza III de Berio, avec, dans un langage certes moins avant-gardiste, un théâtre miniature fait de savoureuses nuances d’intonation, qui, chez Previn, se teinte d’un intimisme que Golda Schultz fait respirer avec une sensibilité généreuse. La beauté du texte de I am not Seaworthy porte une évocation inspirée par le passé négrier, avec des contrastes orchestraux expressifs. Quant à la dernière mélodie, Take my Mother Home, elle réinvente l’héritage des spirituals, que la soprano sud-africaine fait chatoyer avec toute la richesse de son timbre chaleureux.

La soirée se referme avec la suite que Strauss avait tirée de son opéra Le Chevalier à la Rose. L’opulence de l’écriture orchestrale éclate dès les premiers tutti, comme l’embardée initiale du brusque changement de régime d’une machine qui trouve ensuite son rythme de croisière. La complicité entre le chef et son orchestre enveloppe le charme suranné de ces innombrables variations sur la valse viennoise, du comique appuyé à la délicate mélancolie d’un monde à son crépuscule. Ce feu d’artifice, dont les dernières mesures sont redonnées en bis, est aussi l’adieu de l’hautboïste solo Daniel Thiery, qui prend sa retraite à l’issue de ce concert. L’enchantement et l’émotion se conjuguent pour cette magistrale soirée orchestrale et vocale à Montpellier.
Gilles Charlassier
