Emiliano Gonzalez Toro et Jake Arditti © Alice Blangero
Emiliano Gonzalez Toro et Jake Arditti © Alice Blangero

Le Printemps des Arts de Monte-Carlo inaugure son édition 2026

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Le 11 mars, le Festival du Printemps des Arts de Monte-Carlo a inauguré son édition 2026, la cinquième sous la direction du compositeur Bruno Mantovani. Classicagenda était présent au concert d’ouverture et continuera à rendre compte du festival dans les semaines à venir.

L’édition 2026 du festival est intitulée « Utopies – opus 1 » et place l’instrument de musique au centre de la réflexion artistique. Véritable héros de cette édition, l’instrument est envisagé à la fois comme vecteur du langage musical et comme objet en constante évolution, révélateur des transformations de l’esthétique musicale et des pratiques d’interprétation. A travers vingt-sept concerts réunissant plus de 260 artistes et quelque quatre-vingts œuvres de cinquante compositeurs — dont douze créations mondiales — la programmation explore un vaste panorama sonore : des lutheries anciennes aux innovations électroniques, de la voix aux instruments rares ou hybrides. Fidèle à l’esprit du festival, les dialogues entre époques et esthétiques sont nombreux : musique ancienne et création contemporaine se répondent, tandis que la virtuosité instrumentale, comprise comme recherche et dépassement des limites sonores, constitue le fil conducteur de cette édition.

Le festival a toujours cultivé cette tradition consistant à juxtaposer musique ancienne et créations contemporaines au sein d’un même programme de concert, créant ainsi un dialogue musical à travers les siècles. Le concert d’ouverture en offrait une illustration exemplaire : l’ensemble La Venexiana y interprétait des madrigaux de Gesualdo et Monteverdi, alternant avec des œuvres pour duo d’accordéons microtonaux du Duo XAMP (Fanny Vicens et Jean-Étienne Sotty).

Duo XAMP © Alice Blangero

Dans l’acoustique généreuse de l’église Saint-Charles, l’équilibre des voix était idéal, ce qui a permis au public de savourer pleinement les chromatismes tortueux et les audaces harmoniques de Gesualdo. Pour les madrigaux de Monteverdi, l’ensemble a ajouté un continuo de théorbe et de clavecin, conférant à la texture sonore une souplesse et une chaleur accrues. La pièce Cloudscapes – Moon Night de Toshio Hosokawa (1955-) exploite avec efficacité les effets de spatialisation : l’un des accordéonistes était placé au fond de l’église, l’autre près du chœur, créant un jeu d’échos particulièrement évocateur. L’esprit des XAMP Variations de Théo Mérigeau (1987-) est jubilatoire, les motifs rapides quasi minimalistes se transformant progressivement par décalages rythmiques. Les deux univers — Renaissance et modernité contemporaine —  se rejoignent finalement dans A/gnôsis de Victor Ibarra (1978-), où le motet Ave maris stella de Guillaume Dufay est joué pianissimo par Jean-Étienne Sotty tandis que Fanny Vicens tisse autour de lui un commentaire microtonal aux couleurs contrastées.

La Venexiana © Alice Blangero

Le concert du 13 mars, intitulé « La grande battle », explorait quant à lui l’idée de la virtuosité dans un esprit inspiré des joutes du battle-rap. Précédé d’une conférence éclairante de la claveciniste et musicologue Adèle Gornet, le programme, constitué principalement d’œuvres instrumentales et vocales de Vivaldi, avait été conçu avec une grande inventivité par Mathilde Étienne, co-directrice de l’ensemble baroque I Gemelli. Celle-ci était également présentatrice du concert, qui mettait en scène un « duel » musical entre le contre-ténor Jake Arditti et le ténor Emiliano Gonzalez Toro, accompagnés des musiciens de I Gemelli.

 

Gonzalez Toro et Arditti interprétaient tour à tour plusieurs airs, puis se partageaient un air, alternant les phrases ou les entonnant ensemble, à l’octave. Impossible, bien sûr, de désigner un vainqueur entre ces deux artistes d’exception. Gonzalez Toro, dirigeant en outre les musiciens de son ensemble I Gemelli, s’est particulièrement illustré dans les airs flamboyants de vengeance tirés des opéras Farnace, Orlando furioso et La Griselda. Plus réservé que son partenaire, Arditti n’en était pas moins profondément émouvant, notamment dans les airs de tristesse, tels que « Vedrò con mio diletto » de Il Giustino ou « Gelido in ogni vena » de Farnace.

 

Neven Lesage et I Gemelli © Alice Blangero
Neven Lesage et I Gemelli © Alice Blangero

Le programme, copieux, comportait également un autre volet en lien avec le thème de la lutherie : un « duel » entre hautbois baroque, moderne et virtuel. Neven Lesage a donné une interprétation pleine d’élan du Concerto en la mineur RV 461 de Vivaldi, mettant en valeur le timbre chaud et chantant du hautbois baroque. Au hautbois moderne, François Salès a donné la première mondiale de Spenta Mainyu de Michel Petrossian (1973-), œuvre virtuose alternant longues sections microtonales, multiphoniques et divers effets étendus. Salès a présenté ensuite au public le « hautbois virtuel », une interface pour instrument à vent lui permettant d’interpréter une autre œuvre commandée par le festival : Métiers d’hier et d’aujourd’hui II : le chaman de Vincent Carinola (1965-). Dans cette pièce, l’instrumentiste produit une palette sonore étonnamment variée, notamment l’évocation d’une baleine — mentionnée dans le texte que le musicien récite entre les épisodes instrumentaux —, une image d’autant plus appropriée que le concert se déroulait au Musée océanographique de Monaco.

La présentatrice Mathilde Étienne a maintenu tout au long de la soirée une atmosphère ludique, invitant le public à participer au duel musical par ses applaudissements. On pourra toutefois regretter que les instrumentistes de I Gemelli — au complet avec seize musiciens et un continuo particulièrement fourni (clavecin, triple harpe, théorbe et basse) — aient parfois couvert les voix. Il en résultait l’impression que chanteurs et orchestre jouaient constamment à pleine puissance : une énergie stimulante, mais l’oreille aurait parfois apprécié un peu plus de nuances et de respiration.

I Gemelli © I Gemelli

Jacqueline Letzter et Robert Adelson, historienne de la littérature et musicologue, sont les auteurs de nombreux livres, dont Ecrire l'opéra au féminin (Symétrie, 2017), Autographes musicaux du XIXe siècle: L’album niçois du Comte de Cessole (Acadèmia Nissarda, 2020) et Erard: a Passion for the Piano (Oxford University Press, 2021). Ils contribuent à des chroniques de concerts dans le midi de la France.