Ce mois d’octobre marque la première saison de Pontus Lidberg à la tête du Ballet de l’Opéra de Nice. Classicagenda était présent pour découvrir son premier programme, De loin en loin.
Le spectacle réunit deux chorégraphes de générations et d’univers distincts : Nocturne, création commandée au Brésilien Juliano Nunes (né en 1990), et Loin, œuvre de jeunesse du Belge Sidi Larbi Cherkaoui (né en 1976). Au-delà de l’âge, ce sont surtout leurs visions du monde et leurs langages chorégraphiques qui s’opposent.
Avec Nocturne, sa première commande pour une compagnie française, Nunes propose un ballet d’environ trente-cinq minutes, structuré en cinq sections continues. Dans sa note d’intention, il décrit un dialogue entre une énergie masculine, solaire et affirmée, et un principe féminin, lunaire et intuitif. Douze hommes, en maillot rouge, évoluent dans une lumière froide devant un œil stylisé, tandis que huit danseuses en bleu-nuit se meuvent sous un large disque lunaire. Mais pourquoi cette dissymétrie numérique ? Malgré son ambition de modernité — œuvre récente signée d’un chorégraphe trentenaire — Nocturne surprend par son classicisme. Le vocabulaire reste convenu, la variété provenant surtout des changements de configuration : solos, duos, ensembles. Plus problématique encore, la vision binaire du masculin et du féminin, opposant énergie virile et intériorité féminine, paraît aujourd’hui datée.

À l’inverse, Loin de Cherkaoui, créé en 2005 pour le Grand Théâtre de Genève (dont il est désormais directeur artistique), conserve toute sa puissance et son inventivité. L’œuvre explore les différences culturelles à travers un langage gestuel foisonnant, mêlant technique classique et mouvements inspirés des arts martiaux. Lidberg, qui souhaite élargir le vocabulaire de ses danseurs, trouve ici un exemple exigeant et inspirant. Les interprètes se roulent par terre, se hissent, s’empilent, se portent, composant un dialogue physique et sensoriel d’une grande intensité.
Parmi les séquences comiques, celle où les danseurs parlent ensemble de leur tournée en Chine : un exercice de précision redoutable, aussi fragile que la danse elle-même. Quand la synchronisation vacille, le texte se brouille, mais l’effet global demeure saisissant. Un autre moment fort est quand la danseuse Madeleine Pastor, immobile, entonnant un long chant roumain a cappella aux rythmes complexes. Là où Nunes oppose les sexes, Cherkaoui brouille les frontières : hommes et femmes échangent les rôles et les costumes, entre pantalon et jupe inspirée du hakama japonais, dans une subtile indétermination des genres.
Le versant musical, en revanche, déçoit. La bande-son électronique de Nocturne, tonitruante, fatigue l’oreille, sans doute pour souligner la vigueur masculine du ballet. Dans Loin, le traitement sonore des Sonates sur les Mystères du Rosaire de Biber s’avère tout aussi malheureux : amplifiées à l’excès, ces pages pour violon seul perdent leur densité spirituelle, notamment la Passacaille d’ouverture et de clôture. Le contraste avec le chant nu, non amplifié, de Pastor en devient presque absurde. À cela s’ajoute l’absence totale de crédits musicaux dans le programme — ni compositeur pour Nocturne, ni interprètes pour Biber.
Malgré ces réserves, De loin en loin révèle une compagnie en pleine mutation, avide d’explorer de nouveaux horizons esthétiques. Un début de mandat prometteur pour Pontus Lidberg à Nice.

