Pietro Spagnoli et Julie Fuchs ©Teatro alla Scala

« Salut à la France ! » La Fille du régiment à la Scala

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Il existe des reprises qui se contentent de répéter un succès passé, et d’autres qui en ravivent l’étincelle. La production de La Fille du régiment de Donizetti, signée Laurent Pelly et créée pour la Royal Opera House de Londres en 2007, appartient clairement à la seconde catégorie. De retour à la Scala de Milan en octobre 2025, ce spectacle conserve intact son espièglerie et son sens du théâtre.

Chez Pelly, le monde militaire de l’opéra de Donizetti et Scribe devient une farce poétique : les soldats bondissent au milieu d’un paysage de montagnes découpées dans d’immenses cartes géographiques, tandis que les lessives suspendues remplacent les fanions et drapeaux. Le cadre de la Première Guerre mondiale, à peine suggéré, sert de toile de fond à une histoire d’amour et de camaraderie.

Julie Fuchs incarne une Marie adolescente, fougueuse et pleine d’esprit. Elle évite autant la naïveté que la caricature, dessinant un personnage vif et sincère. Sa voix brillante et souple projette dans la salle sans effort. Dans l’acte II, la scène de la leçon de musique est drôle et touchante, grâce à son sens comique naturel. Ses plaisanteries improvisées contrastent avec bonheur aux airs plus sérieux, « Par le rang et par l’opulence » et « Il faut partir », auquel elle donne des accents de vérité bouleversants.

Juan Diego Flórez ©Teatro alla Scala

Juan Diego Flórez, fidèle Tonio depuis plus de vingt ans, prouve qu’il reste un maître du style. Son brio vocal demeure intact, mais son chant s’est enrichi d’une tendre mélancolie. Les célèbres contre-uts dans l’air « Ah ! mes amis ! » ont fait vibrer la Scala, mais leur effet de virtuosité ne serait rien sans la sincérité de son chant dans les moments précédents. A la fin du spectacle, ce sont les airs tendres comme « Pour me rapprocher de Marie » qui restent dans la mémoire du public. Lors de la première représentation une semaine plus tôt, le ténor était légèrement souffrant, mais nul ne l’aurait deviné, tant son chant était sûr et charmant.

Pietro Spagnoli campe un Sulpice plein d’humanité et d’humour, tandis que Géraldine Chauvet prête à la Marquise de Berkenfield une élégance teintée d’autodérision. La présence malicieuse de Barbara Frittoli, dans le rôle parlé de la Duchesse de Krakenthorp, ajoute une savoureuse note de complicité.

Evelino Pidò a offert à la direction musicale une lecture lumineuse de la partition, que l’orchestre de la Scala a interprété avec élégance. Donizetti y met en valeur les solistes : du cor au début de l’ouverture (jouée avec le rideau baissé — rareté de nos jours), au cor anglais dans « Il faut partir », en passant par le violoncelle dans « Par le rang et par l’opulence » et, surtout, l’omniprésente caisse claire militaire.

Cette Fille du régiment célèbre la joie de chanter et de jouer ensemble. Rien ne l’illustre mieux que la reprise collective du célèbre « Salut à la France », où la voix éclatante de Fuchs s’élève d’une octave pour coiffer la soirée d’un éclat triomphal. Sous sa légèreté apparente, cette production exprime un véritable amour du théâtre — et, à la Scala ce soir-là, il était contagieux.

Jacqueline Letzter et Robert Adelson, historienne de la littérature et musicologue, sont les auteurs de nombreux livres, dont Ecrire l'opéra au féminin (Symétrie, 2017), Autographes musicaux du XIXe siècle: L’album niçois du Comte de Cessole (Acadèmia Nissarda, 2020) et Erard: a Passion for the Piano (Oxford University Press, 2021). Ils contribuent à des chroniques de concerts dans le midi de la France.