En marge de ses activités symphoniques et lyriques, l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo consacre une place de choix à la musique de chambre dans sa saison 2025-2026. Classicagenda rend compte ici de deux soirées récentes, révélatrices de cette ambition.
Le concert du 16 janvier s’inscrivait dans le cadre d’une carte blanche confiée au violoncelliste Pablo Ferrández, artiste en résidence. Entouré de sa sœur, l’altiste Sara Ferrández, du violoniste Yamen Saadi et de la pianiste Eva Gevorgyan, il proposait un programme entièrement dédié au grand répertoire germanique.
La soirée s’est ouverte avec la Sonate pour violoncelle et piano n° 3 en la majeur, op. 69 de Beethoven. Ferrández a abordé le thème initial, confié au violoncelle seul, comme un incipit libre et méditatif : le tempo était retenu, le rubato très marqué, conférant à cette entrée une dimension presque improvisée. Le bref passage ad libitum reliant les troisième et quatrième mouvements, murmuré avec une extrême délicatesse, a compté parmi les moments les plus inspirés de l’interprétation.
Le Trio avec piano n° 7 en si bémol majeur, op. 97 « L’Archiduc » a ensuite offert un modèle de dialogue chambriste, fondé sur une écoute constante et une circulation fluide des lignes. Les longues sections de pizzicati, jouées à voix basse, illustraient particulièrement bien cette qualité d’équilibre et de retenue. Le concert s’est achevé avec le Quatuor pour piano et cordes n° 1 en sol mineur, op. 25 de Brahms. Les musiciens y ont déployé des accents incisifs, insufflant à l’ensemble une énergie communicative. Le Rondo alla zingarese final a atteint par moments une ampleur presque orchestrale, habilement contrastée par la retenue de l’épisode central.

Le 22 janvier, le violoniste Daniel Lozakovich retrouvait le pianiste David Fray pour un récital d’une intensité rare. Dès les premières mesures de la Sonate BWV 1014 de Bach, une note tenue au violon, d’abord fragile puis progressivement enrichie d’un vibrato, donnait le ton : un Bach d’une grande évidence, débarrassé aussi bien du pathos romantique que du maniérisme historiquement informé.
La Sonate pour violon et piano n° 25 en fa majeur, K. 377 de Mozart constituait le sommet expressif de la première partie. Le thème andante du deuxième mouvement, pris très lentement, laissait respirer chaque appoggiature, tandis que la deuxième variation, aux chromatismes partagés en octaves entre violon et piano, produisait un effet envoûtant. Le Tempo di Menuetto final, inhabituellement retenu, dégageait une tendre sérénité.
La Sonate pour violon et piano n° 9 en la majeur, op. 47 « À Kreutzer » de Beethoven a conclu le programme dans une tension incandescente. Portés par une nécessité intérieure palpable, Lozakovich et Fray ont livré une lecture intense. À la fin du premier mouvement, Lozakovich avait perdu une quantité impressionnante de crins d’archet, sans que la concentration ni la tension des musiciens ne faiblissent. Le deuxième mouvement, thème et variations, faisait écho à celui de la sonate de Mozart entendue en première partie. Dans les deux œuvres, le thème repose sur une mélodie lentement syncopée en mesure binaire ; qu’il s’agisse d’un hasard ou d’un choix délibéré, cette correspondance s’inscrivait dans une conception de programme particulièrement cohérente.
En bis, Lozakovich et Fray ont remercié le public par l’Adagio ma non tanto, troisième mouvement de la Sonate pour violon n° 3 en mi majeur, BWV 1016 de Bach, puis par le brillant Praeludium et Allegro de Fritz Kreisler.
Malgré l’indéniable qualité des interprétations proposées lors de ces deux concerts, un décalage frappe néanmoins entre la jeunesse des interprètes — âge moyen : une trentaine d’années — et le conservatisme assumé des programmes. Des soirées exclusivement consacrées aux œuvres les plus célèbres de Bach, Mozart, Beethoven ou Brahms, longtemps critiquées comme l’apanage de générations passées, semblent ici reconduites sans véritable remise en question. Néanmoins, le niveau artistique exceptionnel — tout particulièrement celui atteint par Lozakovich et Fray — force l’attention et emporte l’adhésion. On peut espérer qu’avec la nomination de Nathalie Stutzmann à la direction musicale de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo dès la saison prochaine, l’excellence de la programmation en musique de chambre gagnera encore en audace.
