L‘Opéra national de Nancy-Lorraine présente la relecture désacralisée que Tiphaine Raffier propose de Dialogues des Carmélites, dans une coproduction avec l’Opéra de Rouen. Si certaines scènes gardent leur force, avec quelques incarnations marquantes, le spectacle pâtit de précipités techniques et d’une direction musicale qui se disperse dans les détails et les couleurs de la partition de Poulenc.

Le classique du répertoire qu’est Dialogues des Carmélites de Poulenc – l’un des seuls de la seconde moitié du XXème siècle à prétendre à ce titre – est généralement contraint à une certaine littéralité dans la traduction scénique, souvent dans une certaine intemporalité. Pour sa première mise en scène d’opéra, Tiphaine Raffier a voulu renouveler cette approche, avec une plongée dans une trivialité quotidienne plus contemporaine du destin de Blanche de la Force et de ses comparses. La demeure familiale de la jeune femme se trouve meublée d’un écran de télévision, et la buanderie du couvent devient une salle de bains collective, latrines comprises que Soeur Constance ne se prive pas d’utiliser longuement. Le regard cru sur l’intimité corporelle se prolonge au moment de l’agonie de la Prieure sur un brancard, dont le médecin, en accord avec Mère Marie, veut interdire la publicité à la communauté. Cette mise à nu de la vulnérabilité de Madame de Croissy à l’heure du trépas se révèle cependant d’une grande vérité dramatique, à laquelle l’interprétation pétrie de détresse de Helena Rasker, affranchie de la bigoterie qui la corsète lors de la première entrevue avec la novice, n’est pas étrangère.

Si les échos de notre monde d’aujourd’hui font encore irruption dans la seconde partie du spectacle, à l’instar des kalachnikovs des milices révolutionnaires, pour lesquelles la costumière Caroline Tavernier n’a pas fait l’impasse sur les treillis, la scénographie d’Hélène Jourdan s’y fait plus sobre. Sous les lumières nocturnes de Kelig Le Bars, le sacrifice final renoue, sans autre alternative semble-t-il, avec une imagerie conventionnelle où les carmélites tombent une à une en synchronie avec chaque coup de guillotine. Seule l’eau baptismale dans laquelle baignent les interprètes – et que l’on espère à meilleure température que le froid de la lame pour éviter que ces dernières ne s’enrhument malencontreusement – apporte une couche symbolique qui la différencie par exemple des connexions stellaires de la lecture d’Olivier Py. C’est paradoxalement lorsqu’elle s’éloigne de cette tentation du naturalisme que Tiphaine Raffier – dont La Réponse des hommes témoignait d’une vraie finesse dans l’ambivalence morale – se révèle au fond plus réaliste, sinon incarnée.

Mais l’écueil principal du spectacle tient d’abord à son ignorance, dont on ne saurait dire s’il est délibéré, de la plasticité de la musique. Même allongés pour des questions d’espace sur le plateau et en coulisses à Nancy, les précipités techniques pour changer le décor témoignent d’un mépris de la logique de la partition, qui pourtant ménage des intermèdes à cet effet. Si le regard – de Blanche ou de Dieu ? – qui cueille le spectateur sur le rideau de scène et les jalons temporels, un peu trop bavards, de l’époque révolutionnaire où se déroule le drame, ne manque pas d’efficacité narrative, sans vraiment apporter les élucidations philosophiques qui devaient faire partie des intentions de la metteure en scène, les vidéos de heroic fantasy censées rendre visibles les pensées et les désirs confus de Blanche tiennent d’une encombrante idée de dramaturge, qui refuse de faire confiance dans l’intelligence du public face à l’évidente charge émotionnelle du livret, par-delà ses codifications de langage. Il n’est nul besoin d’être élevé dans la foi catholique pour être saisi par les dilemmes spirituels de Blanche, et bien mesquins sont les critiques qui croient le spectateur lambda incapable de les saisir sans une profusion visuelle trahissant la sincérité du texte.
Cette altération de la fluidité dramatique de l’oeuvre est accentuée par la direction de Marc Leroy-Calatayud – calquée peut-être sur la fragmentation du tissu musical par la mise en scène. A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Nancy-Lorraine, le chef sacrifie le lancinant flux mélodique continu, pour mettre en avant des détails qui tendent à segmenter les émotions et les épisodes dramatiques. La fascination presque hypnotique exercée par l’implacable potage symphonique de Poulenc se trouve comme réduite en poudre. La frustration se dilue néanmoins en seconde partie.

Hélène Carpentier incarne une Blanche de la Force investie sans réserve dans la relecture proposée de l’opéra, face à la Soeur Constance de Michèle Bréant, empreinte de la fraîcheur attendue dans le personnage. Avec plus de relief que la relativement pâle Lidoine de Claire Antoine, la solide Marie-Adeline Henry fait valoir l’autorité de Mère Marie de l’Incarnation, même si la bienveillance presque maternelle pourrait se conjuguer avec moins de raideur à cette façade de rudesse. Matthieu Lécroart impose un Marquis de la Force aussi robuste que son Geôlier. Pierre Derhet allie vigueur et luminosité dans la jeunesse du Chevalier de la Force. Les interventions de Kaëlig Boché en Aumônier, d’Aurélia Legay en Mère Jeanne et du premier commissaire confié à Stéphane Wattez sont complétées par celles de Soeur Mathilde, Monsieur Javelinot, Thierry, le second commissaire et le premier officier dévolues à des membres du choeur qui, préparé par Virginie Déjos, participent pleinement à ce rituel lyrique dont le terme retrouve, par-delà la désacralisation triviale, sa vérité inéluctable.
Gilles Charlassier
