À La Chaise-Dieu, Bertrand Chamayou nous a offert deux concerts en hommage à Georges Cziffra, aux visages très différents, mais réunis par un même goût de la narration musicale. Avec Les Siècles, sous la direction de Jakob Lehmann, le pianiste plongeait Liszt dans l’univers de Wagner, entre drame, tension et démesure orchestrale. Le lendemain, toujours dans l’abbatiale Saint-Robert, son récital se faisait plus intime, faisant dialoguer Mendelssohn, Schumann, Liszt, Fauré, et jusqu’aux Beatles, Takemitsu, Crumb et Kurtág.
Une soirée presque opératique, vendredi 21 août à 21H
Le choix du programme n’avait rien d’anodin dans cette abbatiale Saint-Robert si intimement liée à l’histoire du Festival de La Chaise-Dieu. En 1966, Georges Cziffra, découvrant l’orgue de l’abbatiale et frappé par sa beauté, avait donné un concert destiné à contribuer à sa restauration. De cette initiative allait naître le festival. Soixante ans plus tard, inviter Bertrand Chamayou pour deux concerts en hommage au maître hongrois prenait ainsi une dimension particulière.
La première soirée plaçait face à face deux compositeurs : Franz Liszt, compositeur de prédilection de Cziffra et Richard Wagner. Mais le rapprochement était plus profond encore. Liszt, beau-père de Wagner, fut l’un de ses défenseurs les plus ardents et contribua largement à la diffusion de sa musique. La construction du programme jouait précisément sur cette filiation : Wagner ouvrait et refermait la soirée, comme un prologue et un épilogue, tandis que les deux concertos de Liszt en constituaient le cœur.

Les Siècles, jouant ce soir-là sur instruments allemands du milieu du 19e siècle, dirigée par Jakob Lehmann, ouvrait la soirée avec le Prélude et Mort d’Isolde de Tristan et Isolde. Chamayou y retrouvait un environnement sonore particulièrement propice à la lecture des deux concertos de Liszt. Sur scène, un grand Pleyel de 1928 attendait le pianiste. Dès les grands accords qui suivent l’introduction orchestrale, son jeu imposait une présence à la fois massive et profondément maîtrisée. Face à un orchestre largement déployé, le piano déployait une matière sonore dense et profonde, traversée par une énergie presque physique.
Le Premier Concerto de Liszt apparaît alors comme une œuvre à la frontière du concerto, du poème symphonique et du théâtre musical. Chaque pupitre semble y devenir un personnage, tandis que le piano en constitue le protagoniste. Tantôt il affronte l’orchestre, tantôt il s’y fond, dans un jeu constant de tensions et de dialogues. Chamayou en fait ressortir les contrastes, les ruptures et les élans, avec une endurance et une puissance remarquables qui donnent à l’œuvre une dimension presque scénique.
Le Deuxième Concerto prolonge cette dramaturgie. Après l’entracte, la narration paraît se poursuivre comme un nouvel acte, plus dense, plus contrasté, où les atmosphères se transforment sans cesse. Dans le mouvement Allegro moderato, le dialogue entre le piano et le violoncelle prend les allures d’une véritable conversation dramatique. Puis la narration se développe, gagnant progressivement en tension jusqu’à des tumultes d’une rare intensité.
Chamayou avait lui-même décrit ces deux concertos comme des œuvres « très agitées ». Sous ses doigts, cette agitation devient une véritable tension dramatique, et le public se retrouve progressivement immergé dans un univers qui n’est pas si éloigné de celui de l’opéra.

Les cloches du Graal ont quitté Bayreuth !
Après cette déferlante lisztienne, Wagner reprend possession de la nef. Le Prélude et la Musique de transformation, puis l’Enchantement du Vendredi saint de Parsifal referment la soirée dans une tout autre lumière. Pour ce concert exceptionnel à La Chaise-Dieu, l’orchestre français avait fait appel à la maison Steingraeber afin de retrouver le son des fameuses cloches de Parsifal tel qu’il résonnait lors de la création de l’opéra à Bayreuth. Les cloches du Graal semblaient ainsi avoir quitté Bayreuth pour résonner sous les voûtes de La Chaise-Dieu. Le spectaculaire cède alors la place à une spiritualité plus suspendue.
Dans l’intimité du chant, samedi 22 août à 15H
Le lendemain après-midi, l’atmosphère change radicalement. Pour son second concert en hommage à Cziffra, Chamayou retrouver le piano seul. Au centre du programme : les Romances sans paroles de Felix Mendelssohn, dont il a enregistré les quarante-huit pièces l’hiver précédent.
Cette expérience, confiait-il au public, avait été particulièrement forte sur le plan émotionnel. Deux heures de musique qui parcourent presque toute la vie du compositeur et prennent la forme d’un « journal intime ». Pour son récital, Chamayou a choisi d’en sélectionner une douzaine, comme on ouvre un livre au hasard, pour en lire un chapitre avant de passer au suivant. Une manière de laisser à chaque pièce son espace propre et, surtout, de permettre à l’auditeur d’y projeter sa propre histoire.
Dès les premières notes, le piano chante. La qualité lyrique du jeu devient le fil conducteur de cet après-midi plus intime que la veille. Mendelssohn dialogue avec Fauré, Schumann avec Liszt, tandis que l’arrangement ouvre progressivement le programme vers d’autres territoires.
Chamayou insiste justement sur cet art de la transcription, capable de transformer radicalement une œuvre selon la manière dont elle est « habillée ». Le Lied de Mendelssohn, Auf Flügeln des Gesanges, transcrit par Liszt, en offre un premier exemple. Plus surprenant encore, Golden Slumbers des Beatles, arrangé par le compositeur japonais Tōru Takemitsu, s’intègre naturellement à ce parcours. Musique populaire, Lied, mélodie : les frontières s’estompent ainsi avec évidence.

Dans l’abbatiale, la lumière de l’après-midi, filtrée par les mosaïques, se projette dans la nef et accompagne l’écoute de Song Without (Good) Words de Charles Ives, ajoutant une dimension visuelle et une belle profondeur à l’écoute. Chez Fauré, la Romance sans paroles op. 17 n° 3 retrouve une mélancolie délicate, portée par une écriture polyphonique qui prolonge, à sa manière, l’univers de Mendelssohn.
Puis le programme change une nouvelle fois de dimension. Avec George Crumb et son Eine kleine Mitternachtsmusik, Chamayou explore les possibilités sonores les plus inattendues du piano : cordes pincées, techniques étendues, résonances mystérieuses. L’œuvre s’inspire de Around Midnight de Thelonious Monk et se présente comme une sorte de variation contemporaine autour d’un thème devenu mythique. Le pianiste avait prévenu : à un moment, les douze coups de minuit seront réellement sonnés. L’effet est aussi théâtral que poétique.
Quelques minutes de György Kurtág, Scraps of a Colinda Melody, font ensuite office de souvenir fugitif avant la Wanderer-Fantasie de Schubert. Construite à partir du lied Der Wanderer, cette immense fantaisie semble prolonger le principe même du programme : une cellule mélodique qui voyage, se transforme et change de visage. Sous les doigts de Chamayou, l’œuvre devient une errance vertigineuse, entre élans, vertiges et brusques éclaircies. « C’est bien de se perdre de temps en temps », disait-il au public. Cette phrase trouve ici une résonance particulière.
En guise de bis, une page contemporaine de Kurtág, Perpetual Movimento, prolonge encore cette expérience par ses vagues de glissandi et ses couleurs mystérieuses.
Deux jours, deux univers. De la démesure orchestrale de Wagner et Liszt à la confidence presque murmurée de Mendelssohn, Bertrand Chamayou a montré combien une même idée peut traverser des époques et des langages différents : celle d’une musique qui raconte sans forcément avoir besoin de mots. Et dans cette abbatiale où Georges Cziffra avait, soixante ans plus tôt, contribué à faire naître une aventure devenue légendaire, le dialogue entre mémoire et création prenait une résonance singulièrement juste.
