Alexandre Kantorow au Festival de musique de Menton © Loïc Lafontaine

Festival de Menton (2) : clôture magistrale avec Alexandre Kantorow

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Invité régulier du Festival de musique de Menton, Alexandre Kantorow referme magistralement la 77ème édition du rendez-vous azuréen avec un plantureux récital pianistique réunissant Liszt, Medtner, Chopin, Alkan et Scriabine, couronné par l’ultime sonate de Beethoven.

Alexandre Kantorow au Festival de musique de Menton © Loïc Lafontaine

Révélé en 2019 en reportant le premier prix et le grand prix du concours Tchaïkovski à Moscou, puis au grand public en jouant lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris en 2024, Alexandre Kantorow est l’une des figures majeures du piano d’aujourd’hui. Paul-Emmanuel Thomas a repéré précocement ce talent hors-pair en 2018, et l’a ensuite réinvité presque chaque année Festival de Menton.

Condensé d’une programmation défendant l’excellence musicale et la nouvelle génération, patiemment tissée de fidélités artistiques depuis 2013, la roborative soirée de clôture s’ouvre avec une transcription que Liszt a faite d’un chœur d’une cantate de Bach pour le troisième dimanche après Pâques, Weinen,, Klagen, Sorgen, Zagen S. 180. La transposition pianistique de ce lamento en forme de passacaille passe par les habituels procédés du compositeur hongrois, qui peuvent se révéler un peu trop visibles en comparaison de l’économie de l’original chanté. Cette ample partition est prise à bras le corps par Alexandre Kantorow, en une concentration palpable, avec murmure obligato dans les élans d’intensité expressive que l’on retrouve au fil du récital. La coda conclut la page sur une réinvention intimiste de la ferveur lumineuse du Cantor de Leipzig.

Alexandre Kantorow au Festival de musique de Menton © Loïc Lafontaine

Le soliste propose ensuite une autre rareté, la Sonate en fa mineur op. 5 de Medtner, prolifique maître russe post-romantique qui a consacré la quasi totalité de son œuvre au piano, et encore méconnu en Europe occidentale – avec un double disque récemment paru chez Sony, Alexander Malofeev contribue à réparer cet oubli. Dès l’ample Allegro augural s’affirme toute la palette des ressources instrumentales, avec une sensibilité tourmentée et nourrie par le tradition, que n’hésite pas à faire gronder du Yamaha Alexandre Kantorow. L’ombre de Brahms plane sur un Intermezzo au doigté prolixe, avant la plongée dans un Largo divoto dont l’interprétation du soliste français souligne l’intériorité. La volubilité contrapuntique du finale Allegro risoluto réserve un feu d’artifice pour les amateurs de démonstration technique, où l’élan du sentiment n’est pas ici négligée.

Alexandre Kantorow au Festival de musique de Menton © Loïc Lafontaine

Après l’entracte s’enchaînent trois miniatures comme un kaléidoscope condensé d’un siècle de piano romantique enraciné dans l’histoire de la musique. Avec le cycle de Préludes op.28, Chopin s’inscrit dans les pas du Clavier bien tempéré de Bach. En dehors de ce cycle, il a repris la forme dans trois préludes isolés, à l’instar de celui en do dièse mineur op. 45, dont Alexandre Kantorow fait respirer la couleur onirique qui l’apparente à un nocturne. La puissance imaginaire vibre également dans un autre exemple de ce genre propice à une liberté évocatrice que magnifiera Debussy, La Chanson de la folle au bord de la mer, tirée du recueil op. 34 d’Alkan, aux allures d’hypnotique écho de légende, dont se souviendra peut-être l’auteur de La Mer dans La Cathédrale engloutie. Avec Vers la flamme, l’une de ses dernières pages, Scriabine distille une tension croissante, aux confins du mystique, qui devient ici un tremplin attaca pour l’un des monuments absolus du répertoire, l’ultime Sonate n°32 en do mineur op. 111 de Beethoven, et dont il propose une lecture contrastée, entre un premier mouvement mené avec vigueur, et des variations de l’Arietta où se déploie un camaïeu instrumental jalonné de fulgurances. C’est dans la transcription de La Mort d’Isolde par Liszt, d’une constante ferveur, que se libère sans doute le mieux la consistance inspirée du jeu d’un poète du clavier. Plus de sept décennies d’histoire au Festival de Menton n’auraient pu avoir meilleur bis.

Gilles Charlassier