À l’occasion de sa 74e édition, le Festival Pablo Casals de Prades a célébré la musique entre mémoire et transmission. Du 28 juillet au 8 août, artistes confirmés, jeunes talents et public fidèle se sont retrouvés autour de l’héritage de Pablo Casals, dont le 150e anniversaire de naissance était célébré cette année. Le 4 août, Jordi Savall et le Concert des Nations en ont incarné la mémoire vivante ; le lendemain, les Jeunes Talents & Friends en ont porté la promesse d’avenir.
Un festival où la mémoire se partage
À Prades, la musique se raconte aussi dans les couloirs, dans les conversations, dans les souvenirs échangés avec le public. Avant même de jouer, nombreux sont les musiciens qui évoquent une rencontre, une répétition, un concert entendu autrefois, un lieu associé à Pablo Casals. Ici, l’histoire du festival n’est pas seulement conservée dans les archives : elle se transmet de vive voix.
Le public lui-même porte cette mémoire. Certains reviennent depuis des décennies, parfois depuis plusieurs générations. Ils ne sont pas de simples spectateurs venus écouter quelques concerts : ils font partie de la vie du festival, dont ils connaissent les lieux, les artistes et les traditions. À Prades, mélomanes et musiciens partagent ainsi un même sentiment d’appartenance.
Cette année, cette dimension prenait une résonance particulière : 2026 marque le 150e anniversaire de la naissance de Pablo Casals. Et quelques jours avant le concert du 4 août, Jordi Savall venait lui-même de célébrer son 85e anniversaire. Deux générations de musiciens catalans, deux figures majeures de la musique, réunies symboliquement à Prades.

« Il y a 62 ans ici même dans l’abbaye, j’entendis Pablo Casals répéter et jouer, ce qui était un grand moment d’inspiration. » Jordi Savall
Jordi Savall, retour aux sources
Le 4 août au soir, l’abbaye Saint-Michel de Cuxa accueillait Jordi Savall et le Concert des Nations dans un programme consacré à la musique baroque française, sous le titre Les Goûts réunis. Jean-Baptiste Lully, Marin Marais, François Couperin, Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre et Monsieur de Sainte-Colombe composaient un parcours musical placé sous le signe de la diversité des timbres et de la richesse des dialogues instrumentaux.
Avant le concert, Jordi Savall livrait un témoignage particulièrement émouvant : « Il y a 62 ans ici même dans l’abbaye, j’entendis Pablo Casals répéter et jouer, ce qui était un grand moment d’inspiration. » Le temps semble alors se suspendre. Celui qui fut lui-même profondément marqué par Casals revient dans le même lieu, des décennies plus tard, pour y transmettre à son tour une vision de la musique.
L’émotion était également palpable chez Pierre Bleuse, directeur artistique du festival. « J’ai été bercé depuis mon enfance par la musique de Jordi Savall, d’Hespèrion XXI, puis du Concert des Nations. Pour moi, Jordi Savall a toujours été comme une étoile que l’on regarde lorsqu’on est musicien, une immense source d’inspiration », confiait-il avant le concert, évoquant également un souvenir marquant d’un concert de Savall et Montserrat Figueras auquel il avait assisté durant ses années d’études à Berlin.
La soirée portait donc en elle une double mémoire : celle de Casals, dont Savall fut autrefois l’auditeur émerveillé, et celle de Savall, devenu à son tour une référence pour une nouvelle génération de musiciens.
« J’ai été bercé depuis mon enfance par la musique de Jordi Savall, d’Hespèrion XXI, puis du Concert des Nations. Pour moi, Jordi Savall a toujours été comme une étoile que l’on regarde lorsqu’on est musicien, une immense source d’inspiration »
Pierre Bleuse
Une musique baroque vivante, entre rigueur et liberté
Le soir du 4 août, à l’abbaye Saint-Michel de Cuxa, la forte chaleur qui régnait jusque dans l’édifice imposait aux musiciens une vigilance toute particulière. Entre les œuvres, parfois même entre deux mouvements, les instruments devaient être régulièrement ajustés, sensibles aux variations de température et d’humidité.
Malgré cette contrainte, le Concert des Nations a offert une lecture d’une remarquable sobriété, privilégiant la pureté des lignes, la transparence des timbres et une écoute constante entre les partenaires.
Le violon de Lina Tur Bonet séduisait par la simplicité de son émission, son élégance et un jeu volontairement dépourvu de vibrato. La flûte traversière d’Eleonora Bišćević apportait une finesse lumineuse, tandis que le théorbe et la guitare de Xavier Díaz-Latorre se distinguaient par leur précision et leur clarté. À la basse de viole, Philippe Pierlot assurait une assise profonde et souple à l’ensemble, tandis que le clavecin de Luca Guglielmi témoignait d’une écoute attentive de chacun de ses partenaires.
Jordi Savall, dont le geste à l’archet s’est naturellement transformé au fil des années, notamment à la suite d’un accident survenu il y a quelques années, demeure néanmoins le cœur artistique de l’ensemble. Plus que la démonstration individuelle, c’est l’esprit collectif qu’il impulse et guide. À l’écoute de ses musiciens, il leur accorde toute sa confiance et leur permet de déployer pleinement leur personnalité.
Au fil du programme, la virtuosité devient virevoltante, urgente, vivante. La rigueur n’exclut jamais la liberté. C’est précisément dans cet équilibre que le Concert des Nations retrouve la vitalité de cette musique baroque française, loin de toute recherche de spectaculaire.

Les jeunes talents, une transmission en mouvement
Le lendemain matin, changement d’atmosphère et changement de génération. Le Grand Hôtel de Moligt-les-Bains accueillait le dernier concert des Jeunes Talents & Friends. « Moligt est un lieu historique : il existe ici de nombreux témoignages et photographies de Pau Casals, notamment à cette époque où il était entouré de grands musiciens. Le fait de revenir à Moligt nous donne le sentiment de marcher sur les pas de Pau Casals, ce qui est extrêmement important pour nous », expliquait Pierre Bleuse, soulignant ainsi le lien particulier qui unit ce lieu à la mémoire de Pablo Casals.
Dans le foyer baigné de lumière et traversé par une agréable brise, les jeunes musiciens ont fait entendre une musique pleine d’élan. Sélectionnés parmi les jeunes instrumentistes venus de l’Europe entière, ils représentent l’une des dimensions essentielles du festival : préparer la génération qui portera demain son héritage.
Cette année, trente-cinq jeunes musiciens ont ainsi été réunis et entourés de grands solistes d’orchestres européens en résidence. « L’idée n’est naturellement pas d’instaurer un rapport de professeur à élève, mais de créer une véritable relation entre collègues », soulignait le directeur artistique. Une conception profondément fidèle à l’esprit de Casals : transmettre, partager, mais surtout considérer le jeune musicien comme un artiste en devenir, déjà pleinement acteur de sa propre trajectoire.
Poulenc et Amy Beach, deux visages de la jeunesse
Le programme associait deux œuvres de musique de chambre aux personnalités très différentes. Le Sextuor avec piano de Francis Poulenc, composé en 1931-1932, révélait toute l’ironie, l’humour et le sens théâtral du compositeur français. Les jeunes instrumentistes en ont accentué la dimension rythmique et l’espièglerie, faisant circuler l’œuvre entre plusieurs influences, de Stravinsky à Bartók, parfois comme si Poulenc s’amusait à caricaturer musicalement ses contemporains.
Le Quintette avec piano en fa dièse mineur op. 67 d’Amy Beach, composé en 1907, proposait un tout autre univers. Longtemps restée injustement en marge de l’histoire musicale, la compositrice américaine bénéficie aujourd’hui d’une redécouverte particulièrement bienvenue. Son œuvre témoigne d’un héritage romantique allemand fortement marqué par Brahms. Ici encore, l’énergie des jeunes interprètes a permis d’en révéler toute la richesse : lyrisme, densité harmonique et générosité expressive se sont déployés avec une fraîcheur communicative.

Ces deux concerts, si différents dans leur esthétique comme dans leur génération d’interprètes, racontaient finalement la même histoire. Le 4 août, Jordi Savall retrouvait à Prades la mémoire de Pablo Casals et faisait entendre une tradition qu’il a lui-même contribué à renouveler. Le 5 août, de jeunes musiciens venus de différents horizons s’appropriaient à leur tour le répertoire et l’esprit du festival.
Entre mémoire et avenir, entre fidélité et liberté, le Festival Pablo Casals continue ainsi de faire vivre ce qui constitue sans doute son bien le plus précieux : une transmission qui ne consiste jamais à reproduire le passé, mais à lui donner une nouvelle vie.
Marine Park à Prades, août 2026
