Pendant une semaine, la deuxième édition du Concours Sumi Jo au Château de la Ferté-Imbault a réuni vingt-quatre candidats, parmi lesquels huit ont été réunis pour les sélections finales, ainsi que des anciens lauréats, dans une célébration de l’art lyrique sous le patronage de la célèbre soprano sud-coréenne, qui coïncide avec la commémoration des 140 ans de relations diplomatiques entre la France et la Corée.

La France occupe une place particulière dans le cœur de Sumi Jo, soprano colorature née à Séoul en 1962, qui vient de fêter ses quarante ans de carrière et d’être décorée de l’insigne de Commandeur dans l’ordre national des Arts et des Lettres par l’ancienne ministre de la Culture Fleur Pellerin. Deux ans après avoir initié un concours de chant à La Ferté-Imbault, la cantatrice lance une nouvelle édition où la dimension internationale, présente autant dans les 16 nationalités des 24 candidats pour les épreuves finales, que dans un jury composé de figures majeures de l’art et de l’industrie lyriques d’Europe et d’Amérique, coïncide avec la commémoration des 140 ans des relations diplomatiques entre la France et la Corée.
Le Camerounais Vanel Djoko Fodjo ouvre la première partie des demi-finales avec grand classique du Romantisme français pour ténor, l’air de Faust de Gounod Salut ! demeure chaste et pure, où son chant et sa déclamation semblent plus naturels que dans le bel canto de Donizetti, avec un solo d’Edgardo, Tombe degli avi miei, dans Lucia di Lamermoor, un peu raide. Venue du Zimbabwe, Molly Dzangare rappelle un peu Golda Schultz, par l’opulence de son timbre tout à son affaire dans le crépusculaire troisième des Quatre derniers lieder de Strauss, mais manque de filé dans l’extatique déploration d’Elvira, au premier acte de I Capuleti e Montecchi de Bellini, O quante volte. La Chinoise Xiaowei Fang possède un mezzo homogène et à la couleur androgyne plus que prometteurs, qui magnifieraient bien des travestis baroques, mais elle s’égare dans une Dalila trop superficielle et une Italienne à Alger de Rossini dont elle méconnaît le mordant. Le Français Paul Germanaz séduit dans deux rôles pour ténors légers, le virtuose Comte Ory de Rossini, et l’air de Pâris dans La Belle Hélène d’Offenbach, Au mont Ida, trois déesses, même si la virtuosité technique semble encore un peu fraîche. Le Serbe Viktor Aksentijevic impose une présence évidente dans les élans vindicatifs du Comte dans Les Noces de Figaro, Hai vinta la causa, mais aussi dans la Romance à l’étoile de Wolfram dans Tannhäuser de Wagner, autre incontournable du répertoire pour baryton. C’est littéralement avec les tripes que l’Arménien Hovhannes Andreasyan interprète Werther de Massenet, et les adieux de Mario Cavaradossi dans Tosca de Puccini.

Il n’y a pas moins d’impulsivité chez l’Espagnol Alejandro Baliñas Vieites, dans un célèbre air de la calomnie, de Basilio, dans Le Barbier de Séville de Rossini, avec un instinct scénique qui ne craint pas l’excès, et une belle défense, pleine de caractère, de la Cancion Jota de Falla. La Coréenne Hyerim Kim s’aventure avec des pages moins connues, le volubile air Dal tuo gentil sembiante, extrait d’un opéra de jeunesse Mozart, Ascanio in Alba, et Amor, puisé dans le recueil des Brentano-Lieder de Strauss, où l’on applaudit une ligne aérienne, malgré quelques saturations dans l’aigu d’un colorature au demeurant idiomatique. Remarquable dans la colère d’Enrico dans Lucia di Lamermoor, Cruda smania, l’Américain Trevor Haumschilt-Rocha a été repêché pour la finale, après un Vision fugitive extrait d’Heriodade de Massenet, vibrant, mais à la diction méconnaissable. Il a fini par remporter le premier prix du concours. Le troisième prix est revenu à la Roumaine Paula Iancic qui, en demi-finale, a livré un lied de Strauss, Cäcilie, et un air de Butterfly, Un bel di, vedremo, d’un intense lyrisme. Même avec deux pages chargées d’émotion, mais d’une expression quelque peu gemellaire, le Sempre libera de La Traviata de Verdi, et Chi il bel sogno di Doretta de La Rondine de Puccini, l’Américaine Kira Kaplan reste d’une beauté un peu lisse. Le Coréen Eric Jongyoung Kim referme cette première journée avec la vaillance d’Idreno dans Semiramide de Rossini, et une romance de Rachmaninov, à la mélancolie portée par un sentiment investi. De la deuxième journée des demi-finales ressortiront le deuxième prix, attribué à un autre Sud-coréen, la basse Seungho Yoo, ainsi que les deux prix spéciaux attribué conjointement par le jury et le mécène Hyundai Motor Group, la mezzo chinoise Sun Fei, et la soprano ukrainienne Evelina Liubonko.

La soirée, confiée à deux finalistes de la première édition en 2024, la soprano Fanny Valentin et le baryton-basse Alexandre Baldo, témoigne de l’engagement sur le temps long du concours Sumi Jo envers des lauréats qu’il accompagne au-delà du palmarès. Dans un décor chatoyant de couleurs et de carton-pâte, les deux solistes livrent un récital qui s’ouvre avec Vivaldi plein en voix et en cabotinage par le baryton, un Rameau un peu timide de sa comparse, les deux se réunissant dans le duo Suzanne-Figaro au début des Noces de Mozart, aux allures de mini-saynète. Après le premier mouvement de la Sonate en la mineur que Mozart a composée après la mort de sa mère sous les doigts de l’accompagnateur Rodolphe Lospied, Fanny Valentin exhibe les tourments de Fiordiligi, Come scoglio, avant un air de concret par son compère, qu’elle retrouve dans le très rare duo entre Leporello et Zerlina au deuxième acte de Don Giovanni, presque toujours oublié sur les scènes. Deux duos de Mendelssohn associent les deux chanteurs après l’entracte, qui partagent également le plateau avec Mignon de Thomas et le gourmand Turc en Italie de Rossini, la soprano portant, entre temps, le toast de Marie, Salut à la France, dans La Fille du régiment de Donizetti, et un air de concert du Cygne de Pesaro incombant au baryton. D’autres rendez-vous mêlant anciens et nouveaux lauréats, ainsi que Sumi Jo elle-même jalonnent la semaine du concours dans l’historique thébaïde solognote de La Ferté-Imbault.
Gilles Charlassier
