David Fray et Matthias Goerne © Emma Dantec OPMC

Matthias Goerne et David Fray dans le dernier Schubert

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Après avoir interprété les deux premiers cycles de lieder de Schubert Die Schöne Müllerin et Winterreise à Monte-Carlo durant ces dernières saisons de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, le baryton Matthias Goerne retrouvait l’Auditorium Rainier III de le 8 octobre 2025 pour interpréter le dernier cycle Schwanengesang, cette fois avec le pianiste David Fray, remplaçant Maria João Pires, souffrante après un léger accident vasculaire cérébral survenu cet été.

Après la mort prématurée de Franz Schubert en 1828, son éditeur Tobias Haslinger rassembla les lieder inédits du compositeur, dont sept sur des poèmes de Ludwig Rellstab, six sur ceux de Heinrich Heine, et le dernier de Johann Gabriel Seidl. Il les publia ensemble en 1829 sous le titre Schwanengesang (Le Chant du cygne), en hommage au compositeur disparu. Rien ne permet toutefois d’affirmer que Schubert aurait lui-même considéré ces lieder comme un véritable cycle, ni qu’il aurait approuvé l’ordre retenu par Haslinger. C’est dans cet esprit de cycle inachevé, entre recueil posthume et testament artistique, que Matthias Goerne et David Fray ont proposé leur interprétation à Monte-Carlo.

La présence scénique intense de Goerne s’accorde parfaitement à la mélancolie du Schubert tardif. De profil et tourné vers le pianiste, il évite généralement le contact visuel avec l’auditoire, allant parfois jusqu’à lui tourner le dos. Farouchement opposé à l’usage des téléphones portables pendant le concert, il signifia d’un doigt et d’un regard sévère à un spectateur d’arrêter de filmer pendant l’introduction pianistique du premier lied, Liebesbotschaft (Message d’amour).

Son intensité austère renforce son interprétation, comme dans le lied Der Atlas d’après un poème de Heine. Il traduit le fardeau mythique d’Atlas « Ich trage Unerträgliches » (« Je porte l’insupportable ») dans un chant presque étranglé, qui trouve un écho saisissant dans le jeu puissant de Fray. Le plus impressionnant chez Goerne, c’est son legato parfait qui lui permet de passer sans heurt du timbre clair du ténor à la profondeur sombre de la basse. Cette qualité irradia tout le récital, culminant dans le lied Ständchen (Sérénade).

Goerne et Fray ont adopté une souplesse de tempo marquée— notamment dans Aufenthalt (Séjour). Parfois, cela rendait leur interprétation un peu maniérée. Dans Abschied (Adieu) on aurait préféré davantage de légèreté. Mais on ne vient pas écouter Goerne pour entendre de la légèreté : son Schubert annonce Bruckner et Wagner, plutôt que de s’inspirer de Mozart et Beethoven.

David Fray et Matthias Goerne © Emma Dantec OPMC

Le dénouement de Schwanengesang reste une question controversée. L’édition d’Haslinger se conclut sur le dernier lied composé par Schubert, Die Taubenpost (Le pigeon voyageur). Ce lied étant moins sombre que les lieder de Heine qui le précèdent, certains interprètes choisissent de terminer le cycle par Der Doppelgänger (Le Double), d’une désolation proche du Joueur de vielle qui clôt Winterreise. Goerne lui-même a souvent adopté cette solution, réservant Die Taubenpost comme bis.

Cette fois, pourtant, Die Taubenpost figurait au programme comme dernier lied du cycle. Mais à peine le dernier accord du Doppelgänger s’était-il éteint qu’un auditeur, croyant le cycle terminé, se mit à applaudir, aussitôt rappelé à l’ordre par le reste du public. Devant cette confusion, Goerne et Fray ont salué et quitté la scène — pour revenir offrir Die Taubenpost en bis, montrant que les interprétations sont parfois façonnées autant par le public que par les artistes.

L’interprétation de Fray de la dernière sonate pour piano de Schubert fut une révélation. Cette œuvre, faite d’interruptions et de ruptures — le thème initial, serein, brisé par un trille menaçant ; le rondeau final, paisible, interrompu par de soudaines octaves martelées —, trouve sous ses doigts une cohérence architecturale exemplaire. Il y déploie des contrastes dynamiques et une liberté de tempo plus marqués que dans le cycle de lieder, et sa virtuosité dans la coda finale conclut magnifiquement un programme dominé par l’ombre. Il a offert en bis une lecture méditative de l’Impromptu Op. 90 n° 3 en sol bémol majeur, dont les grondements graves rappellent certains accents de la sonate ultime — un épilogue d’une lumineuse sérénité.

Jacqueline Letzter et Robert Adelson, historienne de la littérature et musicologue, sont les auteurs de nombreux livres, dont Ecrire l'opéra au féminin (Symétrie, 2017), Autographes musicaux du XIXe siècle: L’album niçois du Comte de Cessole (Acadèmia Nissarda, 2020) et Erard: a Passion for the Piano (Oxford University Press, 2021). Ils contribuent à des chroniques de concerts dans le midi de la France.