Orlando mis en scène par Jeanne Desoubeaux © Jean-Louis Fernandez

Orlando ou le baroque en partage à Nancy

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La saison lyrique nancéenne s’ouvre avec Orlando de Haendel, dans une mise en scène de Jeanne Desoubeaux, créée au Théâtre du Châtelet en janvier dernier. La transposition de l’intrigue à travers le regard d’enfants qui passent la nuit dans un musée s’appuie sur l’enthousiasme de la Maîtrise citoyenne itinérante de l’Opéra national de Nancy-Lorraine et le travail réalisé par Christophe Rousset avec les pupitres de l’orchestre de la maison.

Orlando mis en scène par Jeanne Desoubeaux © Jean-Louis Fernandez

Inspiré du poème épique de L’Arioste Orlando furioso, comme Ariodante et Alcina, Orlando est le moins souvent joué des trois. Même s’il est desservi par une dramaturgie moins contrastée que les deux autres opus, la magie expressive de la partition de Haendel mérite d’être portée à la scène. Pour relever la gageure, Jeanne Desoubeaux a revisité le cauchemar amoureux du héros à travers les yeux d’enfants restés la nuit dans un musée, après une sortie scolaire.

Un peu dissipée pendant l’ouverture, la Maîtrise citoyenne itinérante de l’Opéra national de Nancy-Lorraine est ramenée au calme, comme par enchantement, par le gardien magicien Zoroastre, qui sert aussi d’initiateur des parodies de sortilège chorégraphiés par Rodolphe Fouillot. Les quatre protagonistes des rivalités sentimentales sont doublés et mimés par des élèves du Conservatoire régional du Grand Nancy, allant jusqu’à imiter le chant, façon cinéma muet. Cette belle appropriation de la légende, enrichie d’une appréciable dimension participative ancrée dans le territoire, se déploie au fil de l’animation des tableaux reproduits dans la scénographie de Cécile Trémolières, Orlando sortant d’un portrait s’ouvrant comme une fenêtre ou encore une saynète pastorale avec brebis obligée pour la bergère Dorinda, les costumes dessinés par Alex Costantino jouant habilement entre la prose du présent et passé onirique. Lors de la scène de folie, les murs du musée remontent vers les cintres, laissant le plateau sous le dais étoilé éclairé par Thomas Coux dit Castille. Bascule vers le réel du lendemain matin après les fantômes de la nuit, le retour des mères de famille, qui ne sont rien d’autre que les quatre personnages de l’histoire d’Orlando, se révèle tributaire du dénouement abrupt du livret.

Orlando mis en scène par Jeanne Desoubeaux © Jean-Louis Fernandez

Dans le rôle-titre, Noa Beinart fait ressortir les tourments de la passion et du délire avec une androgynie homogène et expressive que partage le Medoro engagé de Rose Naggar-Tremblay, jeune contralto qui se nourrit de sa polyvalence artistique pour composer la crédibilité psychologique de l’amant tiraillé entre deux désirs. Malgré une légère méforme physique perceptible ça et là dans le déploiement vocal, Mélissa Petit séduit par une grande richesse d’intentions et de couleurs qui fait de son Angelica un authentique prototype d’Alcina, à laquelle la soprano française est incontestablement prédestinée. Michèle Bréant affirme une musicalité aussi aboutie en Dorinda aux atours de soubrette, avec un babil irrésistiblement fruité. Quant à Olivier Gourdy, son Zoroastro se distingue par une robustesse sans noirceur qui contribue à la sympathie suscitée par ce gardien pas comme les autres.

Orlando mis en scène par Jeanne Desoubeaux © Jean-Louis Fernandez

Dans la fosse, Christophe Rousset fait partager aux musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine le fruit de plusieurs décennies de travail sur Haendel. Le naturel des dynamiques et des articulations, en particulier aux cordes, confirme que les acquis développés par les ensembles spécialisés sont désormais assimilés par les formations symphoniques sur instruments modernes, mêmes si quelques pupitres de vents peuvent décevoir certaines attentes de son baroque. La dernière représentation nancéenne se fera sous la direction de Korneel Bernolet, claveciniste et continuo des Talens Lyriques qui reprendront à Caen et Luxembourg le flambeau de cet Orlando marqué par le sceau du partage.

Gilles Charlassier