Le 30 octobre, à la Biennale de violoncelle d’Amsterdam, nous avons assisté à une masterclass du violoncelliste baroque Bruno Cocset, suivie d’un concert marqué par la première mondiale du premier Concerto pour violoncelle d’Ottorino Respighi, dont Giovanni Sollima a reconstitué et complété la partition orchestrale à partir des esquisses laissées par le compositeur.
Le programme comprenait également Sound and Fury d’Anna Clyne et le Concerto pour violoncelle de William Walton.
Masterclass de Bruno Cocset
Neuf étudiants venus des quatre coins du monde se sont succédé sur la scène de la petite salle du Muziekgebouw pour participer à une masterclass avec le violoncelliste baroque Bruno Cocset.
Au programme : la Sonate n° 1 en si bémol de la Sonate III per tre violoncelli d’Ermenegildo del Cinque, les Sonates en ré (Livre II, n° 3) et en fa (Livre I, n° 5) de Jean-Baptiste Barrière, ainsi que la Sonate en sol de Domenico Gabrielli.
Aujourd’hui peu connu, Ermenegildo del Cinque (1700-1773) fut pourtant l’un des compositeurs les plus prolifiques de musique pour violoncelle. Prêtre, poète, peintre et musicien amateur, il aurait composé plus de cent sonates pour deux violoncelles et dix-sept pièces pour trois violoncelles. Domenico Gabrielli (1655-1690), quant à lui, est considéré comme l’un des pionniers du répertoire pour violoncelle.
Jean-Baptiste Barrière (1707-1747), dont Bruno Cocset a largement contribué à faire redécouvrir la musique, composait initialement pour la viole de gambe. Avec l’essor du violoncelle, il apprit lui-même à jouer de cet instrument et lui consacra également une partie de son œuvre.
Au cours de la masterclass, Bruno Cocset intervient sur quelques aspects techniques, mais se concentre surtout sur les subtilités de l’interprétation : comprendre le caractère propre à chaque pièce, utiliser le rythme pour donner du mouvement, travailler le phrasé et l’équilibre entre les voix, rechercher les couleurs et développer la sonorité. Il invite notamment les étudiants à faire grandir le son, jusqu’à ce qu’il puisse, selon sa belle image, « remplir la voûte d’une cathédrale ».
Première mondiale de Respighi
Le concert s’ouvre avec la Suite n° 3, Antiche danze ed arie d’Ottorino Respighi (1879-1936), avant de nous faire découvrir son premier Concerto pour violoncelle. Composé en 1902, celui-ci ne fut toutefois que partiellement orchestré par le compositeur : seule l’orchestration du deuxième mouvement, Adagio con variazioni, était achevée.
Grâce aux descendants du compositeur, le violoncelliste et compositeur italien Giovanni Sollima a pu accéder aux esquisses des parties orchestrales manquantes. En s’appuyant également sur d’autres compositions de Respighi datant de la même période, il a complété l’orchestration des premier et troisième mouvements, permettant ainsi à l’œuvre d’être entendue dans son intégralité, 124 ans après sa composition.

Un beau thème lyrique et romantique au violoncelle s’alterne avec des tutti orchestraux virevoltants dans un Allegro plein d’énergie. De magnifiques interventions du cor anglais viennent enrichir cette première partie. On perçoit également l’empreinte contemporaine de Giovanni Sollima, habitué à composer pour le cinéma, le théâtre et la danse.
Le deuxième mouvement, Adagio con variazioni, s’ouvre sur un sublime solo de violoncelle, accompagné en arrière-plan par le cor anglais. Peu à peu, les vents rejoignent le dialogue, avant que l’ensemble de l’orchestre ne déploie toute sa richesse sonore.
Dans l’Allegro moderato final, le violoncelliste italien laisse pleinement s’exprimer sa virtuosité et son enthousiasme, donnant à l’œuvre une conclusion passionnée et énergique.
Anna Clyne : bruit et fureur
Parmi les autres œuvres au programme figurait Sound and Fury, une composition de 2019 d’Anna Clyne (née en 1980), inspirée à la fois de Macbeth de Shakespeare et de la Symphonie n° 60 (Il distratto) de Haydn.
La compositrice explique avoir relevé les éléments musicaux les plus saillants dans la symphonie de Haydn, « allant des motifs rythmiques aux idées mélodiques, en passant par les progressions harmoniques ». Elle en a ensuite sélectionné plusieurs pour les transformer et les développer dans son propre langage musical, « en les superposant, les étirant, les fragmentant et les répétant ».
Le résultat est une composition très contrastée, pleine d’énergie et d’humour, structurée en six sous-sections qui forment un mouvement continu.

Dans la cinquième partie, une voix féminine récite le célèbre monologue de Macbeth après l’annonce de la mort de son épouse. C’est de ce passage que vient le titre de l’œuvre, Sound and Fury :
Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow,
Creeps in this petty pace from day to day,
To the last syllable of recorded time;
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle!
Life’s but a walking shadow, a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.
Dans ce texte sombre et désabusé, Shakespeare exprime le caractère éphémère et absurde de l’existence.
La compositrice joue avec les couleurs instrumentales et les rythmes, dans un mouvement parfois presque incessant, porté tantôt par les cordes, tantôt par les percussions ou les vents. À certains moments, la musique semble même imiter le tic-tac d’une horloge. On entend également des gammes descendantes qui se répondent et se relaient d’un instrument à l’autre, renforçant le caractère narratif et presque cinématographique de la composition.
William Walton : Concerto pour violoncelle
Nous retrouvons ensuite le Concerto pour violoncelle du compositeur anglais William Walton (1902-1983), commandé et dédié au violoncelliste Gregor Piatigorsky. Composé en 1955-1956, il fait aujourd’hui partie du grand répertoire des violoncellistes et est interprété ce soir par la violoncelliste britannique Laura van der Heijden.
En trois mouvements, Walton alterne introspection, délicatesse, énergie et tension dramatique. Le Moderato, intime et mélancolique, laisse place à un Allegro appassionato vif et nerveux, qui met en valeur toute l’agilité du violoncelle. Le finale, Tema ed improvvisazioni, prend la forme d’un thème lent suivi de variations et d’improvisations où le soliste et l’orchestre semblent tour à tour se répondre et s’affronter. Le calme revient enfin : le thème du premier mouvement réapparaît, suivi de celui du finale dans sa forme originale.

La soirée se termine par un bis : When we were trees, III. Leaves postcards de Giovanni Sollima, qu’il interprète avec Laura van der Heijden. Cette pièce, aux accents orientaux et aux sonorités jazzy, prolonge harmonieusement les trois univers musicaux précédents.
Les œuvres de ce soir ont dialogué à travers le temps, unies par le lyrisme, l’inventivité des rythmes, des timbres et des textures, révélant toute la richesse expressive du violoncelle et de l’orchestre.
Respighi’s world premiere
Cello Biennale, Amsterdam
Programme
Ottorino Respighi : Suite n° 3, Antiche danze ed arie
Ottorino Respighi / Giovanni Sollima : premier Concerto pour violoncelle (création mondiale)
Anna Clyne : Sound and Fury
William Walton : Concerto pour violoncelle
Interprètes
Giovanni Sollima, violoncelle
Laura van der Heijden, violoncelle
Orchestre symphonique d’Anvers (Antwerp Symphony Orchestra)
Gabriel Bebeșelea, direction d’orchestre
Enregistrement live
NPO Klassiek

