"Les Contes d'Hoffmann" Opéra Comique Paris 2025 (c) Stefan Brion

Le triomphe ambigu des Contes d’Hoffmann à l’Opéra-comique à Paris

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L’Opéra-Comique de Paris a programmé pour sa saison 2025-2026 une production de l’Opéra du Rhin qui n’est pas sans rapport avec son répertoire, puisqu’il s’agit des Contes d’Hoffmann, le célèbre opéra de Jacques Offenbach. Il a été créé ici même, dans ses murs, en février 1881. L’ouvrage est une coproduction avec le Volksoper Wien et l’Opéra de Reims, et a été donné du 25 septembre au 5 octobre 2025, à guichets fermés.

Il est un fait acquis : Les Contes d’Hoffmann, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier, tiré de sa pièce écrite en 1851 avec Michel Carré, est un objet musical non identifié, nonobstant sa dénomination d’« opéra fantastique ». C’est un ouvrage inachevé dans lequel Jacques Offenbach a vu le couronnement de sa vie de compositeur, mais qu’il n’a pu terminer.

Différent à tous points de vue de sa production antérieure – même si le génie singulier d’Offenbach est à chaque instant perceptible, Les Contes d’Hoffmann est un ouvrage qui s’aventure entre rêverie romantique et canaillerie parisienne ; il est aussi une interrogation sur le sens de la vie.

La somptueuse musique d’Offenbach, tout à tour grave et festive, est à la mesure de cette errance esthétique, introduisant des climats sonores multiples.

Le caractère inachevé des Contes a, depuis sa création, permis et même encouragé les metteurs en scène et les directeurs musicaux à prendre toutes les libertés et audaces qu’ils jugeaient utiles à son interprétation.

La metteuse en scène néerlandaise Lotte de Beer n’a pas failli à cette tradition, notamment en rétablissant les dialogues parlés, ce qui, par ailleurs, est le propre de l’opéra-comique. Sa lecture de l’ouvrage est surtout centrée sur les rapports de force entre Hoffmann, les quatre incarnations de la femme et les quatre incarnations masculines.

Pas n’importe quels dialogues, puisque ceux-ci ont été conçus par son compatriote Peter te Nuyl, qui s’est également chargé de la dramaturgie.

Les Contes d’Hoffmann – Opéra-Comique, Paris 2025 © Stefan Brion

Il nous est offert un Hoffmann plutôt falot, régulièrement aviné, entouré, ou plutôt confronté, tout à tour, aux incarnations successives de la femme : Stella, Olympia, Antonia, Giulietta, femmes surtout conquérantes et dominantes, qui sortent gagnantes de leur rapport à Hoffmann.

On a parfois le sentiment que cette production nous donne à voir une sorte de mise en perspective des Contes d’Hoffmann d’Offenbach… comme une représentation qui évoquerait ce que pourraient être Les Contes d’Hoffmann, parfois même comme un commentaire de l’œuvre en train de se jouer.

Les dialogues parlés, émaillés de modernité (on y parle par exemple d’un comportement « érotomane »…), y sont bien sûr pour beaucoup. D’autant que Hoffmann et la Muse échangent en avant-scène : ils sont séparés de l’action par le rideau de scène, opaque ou voilé, et sont visiblement, au sens littéral, les commentateurs de l’action.

Les Contes d’Hoffmann – Opéra-Comique, Paris © Stefan Brion

Quand on a cessé de s’interroger : « Mais de quelle version des Contes d’Hoffmann s’agit-il ?, Est-ce bien l’œuvre d’Offenbach à laquelle nous avons assisté, ou est-elle encore l’œuvre d’Offenbach ? »  et que l’on a admis la totale liberté de choix et d’interprétation, on peut affirmer sans hésiter que cette énième version de l’ouvrage est une véritable réussite… ambiguë.

Ces interrogations passées, ainsi que le regret de certaines coupes musicales difficilement compréhensibles, le spectacle est passionnant de bout en bout : très belle réalisation scénique, grande cohérence. Il accorde la part belle au questionnement métaphysique, et ce, au détriment de la poésie. En toute hypothèse, les acteurs de cette production sont tous à louer sans restriction.

Les Contes d’Hoffmann, Opéra-Comique, Paris 2025 © Stefan Brion

Le ténor américain Michael Spyres incarne un Hoffmann avec le talent qu’on lui connaît, même si on lui a connu une meilleure tonicité vocale, sa présence scénique fait la différence.

En revanche, la soprano Amina Edris n’a pas semblé en mesure d’incarner tour à tour les quatre rôles féminins : Stella, Olympia, Antonia, Giulietta. Ambition louable, mais qu’elle n’est pas parvenue à réaliser de manière satisfaisante. Si son Antonia nous a rassurés, elle nous a semblé en difficulté dans les autres rôles et trop en retrait dans celui d’Olympia et ses terribles vocalises.

L’apparition la plus passionnante est incontestablement celle de la Muse, interprétée par la mezzo-soprano Héloïse Mas, épatante tant dans son registre parlé que dans son chant, qu’elle alterne magnifiquement, et qui reçoit à juste titre un triomphe de la part du public.

Les Contes d’Hoffmann, Michael Spyres et Héloïse Mas Opéra-Comique, Paris 2025 © Stefan Brion

On regrette les graves un peu ternes du baryton Jean-Sébastien Bou, qui incarne avec panache les figures masculines maléfiques Lindorf, Coppelius, Dappertutto, Miracle.

Les autres rôles masculins ont été tenus de belle manière : le ténor Raphaël Brémard est un Franz virevoltant, la basse Nicolas Cavallier impose la solennité de son Crespel, le ténor Matthieu Justine rayonne dans Spalanzani, enfin le baryton Matthieu Walendzik est excellent dans Schlémil, sans oublier la délicate présence de Sylvie Brunet-Grupposo, qui a remplacé au pied levé, et de belle manière, Marie-Ange Todorovitch dans la Voix de la mère.

Il fallait un chœur : c’est le Chœur Aedes, talentueux tant sur le plan scénique que sur le plan vocal. Il est à lui tout seul un personnage de l’opéra, préparé magnifiquement par son directeur musical Mathieu Romano.

Enfin, il fallait un chef. Pierre Dumoussaud se révèle, une fois de plus, un grand chef lyrique, tout en maîtrise et en explosivité. Sa direction magnifie la musique de Jacques Offenbach, ce qu’elle peut contenir de gravité, de tragique et aussi de fantasque ; ce qu’il faut de braises pour enflammer l’orchestre. Il est particulièrement bien servi, car il se trouve à la tête d’un ensemble exceptionnel, tous pupitres confondus : l’Orchestre philharmonique de Strasbourg.

 


Théâtre national de l’Opéra-Comique
Les Contes d’Hoffmann
Opéra de Jacques Offenbach
du 25 septembre au 5 octobre 2025

Hoffmann – Michael Spyres
La Muse / Nicklausse – Héloïse Mas
Stella / Olympia / Antonia / Giulietta – Amina Edris
Lindorf / Coppelius / Miracle / Dappertutto – Jean-Sébastien Bou
Andrès / Cochenille / Frantz / Pitichinaccio – Raphaël Brémard
Luther / Crespel – Nicolas Cavallier
Nathanël / Spalanzani / Le Capitaine des Sbires – Matthieu Justine
Hermann / Schlémil – Matthieu Walendzik
La Voix de la Mère – Sylvie Brunet-Grupposo

Ensemble Aedes
Orchestre philharmonique de Strasbourg
Mise en scène : Lotte de Beer
Direction musicale : Pierre Dumoussaud

Les années au Barreau, où il a été notamment actif dans le domaine des droits de l'homme, ne l'ont pas écarté de la musique, sa vraie passion. Cette même passion le conduit depuis une quinzaine d'années à assurer l'animation de deux émissions entièrement dédiées à l’actualité de la vie musicale sur Fréquence Protestante.